Voici la lettre de la directrice générale de l’Institut du Nouveau Monde destinée au premier ministre du Québec et qui accompagne la 25édition de L’État du Québec 2021, qui propose des perspectives originales sur les défis posés par la pandémie de COVID-19 et des réflexions pour la relance du Québec en 25 thèmes.

Julie Caron-Malenfant Julie Caron-Malenfant
Directrice générale de l’Institut du Nouveau Monde

Monsieur le Premier Ministre,

Je vous écris alors que la deuxième vague de la pandémie de COVID-19 déferle. Pour vous, comme pour tout le Québec, la réponse à cette situation exceptionnelle mobilise toutes les ressources et énergies disponibles. Cela est encore plus vrai que le défi consiste aussi, désormais, à lutter contre la fatigue (physique pour les uns, morale pour les autres) que toutes les mesures d’atténuation de la propagation engendrent.

Au printemps 2020, tout le Québec était mobilisé pour appliquer les consignes de la Santé publique. Force est de constater qu’aujourd’hui, la mobilisation s’effrite et la lassitude s’installe. Le danger n’est pourtant pas moins grand ni moins grave. D’aucuns diront que nous nous sommes habitués à vivre avec cette incertitude et ce risque qui, malgré son imprévisibilité, est moins « nouveau » qu’il ne l’était il y a à peine quelques mois. D’autres diront que les humains, êtres sociaux de nature, ne peuvent être privés encore bien longtemps de contacts avec leurs prochains. Assez de voix participent à ce concert pour que je veuille y ajouter la mienne.

En observant la situation avec la lunette de la démocratie, j’ai envie de vous faire part de quelques observations et pistes de réflexion.

Depuis des années, les gens qui défendent l’idéal de la démocratie participative, en complément à la démocratie représentative, vantent les bienfaits d’une participation accrue de la population à la prise de décision sur des enjeux collectifs. Parmi les bénéfices, on trouve une meilleure compréhension des enjeux, l’accroissement de la cohésion sociale, l’émergence de nouvelles solutions, l’adhésion aux décisions. La démocratie participative permet aussi d’accroître la mobilisation de la population, incontournable en période de crise !

Mettre à contribution la population dans la gestion de la pandémie peut paraître contre-intuitif à première vue. Les méthodes de gestion de crise qu’on connaît prônent souvent la création d’une cellule de crise, la détermination d’un porte-parole unique et crédible, la diffusion de messages clairs et faciles à communiquer. Consulter, élargir la palette des options et faire jouer un rôle au plus grand nombre de personnes possible ne fait pas partie des approches traditionnelles en pareille situation.

Mais.

La crise à laquelle on fait face n’est pas ordinaire. Du sprint, on est passés au marathon. Le changement de régime, du temps court au temps long, ne permet-il pas d’envisager une approche différente ? La concentration du pouvoir n’est-elle pas un frein à la mobilisation recherchée ? Les modalités de la prise de décision ne devraient-elles pas changer pour répondre à une conjoncture difficile dont les paramètres sont en constante évolution ?

Les spécialistes en management le disent : en 2020, le pouvoir s’exerce différemment. Les approches traditionnelles ne sont pas adaptées à la vitesse, à la diversité et à la complexité qui caractérisent notre monde. Les expressions « entreprise libérée », « gouvernance collaborative », « leadership partagé », qui résonnaient comme des utopies il y a à peine quelques années, sont maintenant reconnues comme des approches de gestion engageantes et efficaces. Mieux vaut s’entourer que s’isoler !

La démocratie participative arrive alors comme une partie de la réponse. Plus qu’une mode ou une idéologie, elle permet d’arrimer les aspirations de la population aux contraintes des personnes qui prennent les décisions. Elle fait ressortir l’intérêt général, plutôt que les intérêts particuliers. Elle permet l’arbitrage d’importants dilemmes, soulageant les décideurs du lourd fardeau lié à la prise de décisions aussi importantes.

Contrairement à la croyance populaire, démocratie participative ne rime pas qu’avec grands rassemblements, manifestations et mouvements d’opposition, bien que ces moyens d’expression soient nécessaires et sains en démocratie. Une foule de méthodes de participation existent et produisent des résultats impressionnants !

Différents processus délibératifs citoyens sont reconnus par plusieurs organismes publics, à l’étranger, au Canada et au Québec, pour éclairer la prise de décision publique, notamment sur des enjeux de nature électorale ou de santé publique. Le président français a convoqué une conférence de consensus sur le climat. Des assemblées citoyennes permettent de dégager des priorités pour l’élaboration de politiques publiques, et même de rédiger des constitutions, partout dans le monde !

Force est de constater aujourd’hui que les nouveaux problèmes que vous êtes appelé à résoudre ne peuvent être abordés en appliquant les recettes du passé.

Partager le pouvoir, c’est aussi reconnaître que quelques personnes ne détiennent pas, à elles seules, les connaissances suffisantes pour tout régler, et ce, malgré leurs compétences. C’est avoir de l’humilité et le courage de reconnaître qu’on peut avoir besoin d’aide. À l’impossible nul n’est tenu ! Les défis que présente la gestion de la pandémie nous forcent à innover et à envisager sérieusement une nouvelle façon de gouverner qui s’appuie sur une contribution significative de la population.

L’autre défi majeur qui nous frappe déjà collectivement, la crise climatique, requiert lui aussi des approches jusqu’à présent jamais tentées. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion que présente la pandémie pour nous exercer collectivement à une nouvelle façon de diriger ?

Tout seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin (comme le dit le proverbe africain).

En toute collaboration,

Julie Caron-Malenfant
Directrice générale de l’Institut du Nouveau Monde

PHOTO TIRÉE DU SITE DE RENAUD-BRAY

L’État du Québec 2021

L’État du Québec 2021, la relance du Québec en 25 thèmes. Collectif, sous la direction de Julie Caron-Malenfant et de Francis Huot. Del Busso éditeur. 240 pages.