« Je ne peux pas respirer », répétait George Floyd il y a quelques mois seulement. Après cet évènement, je me suis dit qu’en tant que société, il fallait faire mieux et s’écouter davantage. Et que ça m’incluait.

Anne-Sophie Martin Anne-Sophie Martin
Ex-consultante, aujourd’hui entrepreneur social

J’ai commencé par lire. Les livres White Fragility et So You Want to Talk About Race ont été révélateurs sur les défis auxquels les personnes de couleur font face et comment les personnes blanches, quoique bien intentionnées, influencent les dynamiques raciales.

Et j’ai voulu en faire plus.

J’ai alors contacté Lucie – nom fictif pour préserver son anonymat –, une femme noire née au Kenya et qui maintenant étudie et travaille à Montréal depuis plusieurs années. J’avais rencontré Lucie il y a environ un an, après avoir moi-même travaillé au Kenya, et j'avais automatiquement été séduite par sa personnalité vibrante, sa résilience et sa générosité. Je voulais connaître sa perspective sur le racisme.

Ses réponses m’ont totalement prise de court.

« Même les personnes noires sont racistes », fut l’un de ses premiers commentaires. À force de discuter, j’en suis venue à comprendre que son expérience en tant que femme africaine noire vivant à Montréal allait bien au-delà du racisme. Son expérience est celle d’une personne avec de multiples identités qui avance dans le monde avec toutes les facettes de qui elle est. Et cela va au-delà de l’apparence physique.

Oui, nous avons fini par parler de son expérience en tant que personne de couleur, parce qu’il s’agit d’une partie importante de son identité. Elle a connu le racisme : des personnes lui touchant les cheveux dans la rue sans demander son approbation, d’autres l’engageant principalement pour cocher leurs objectifs de diversité ou même des restaurants nettoyant les toilettes après qu’elle y soit allée.

Mais à travers notre conversation, j’ai réalisé que ses racines d’Afrique de l’Est étaient plus importantes. Déménager à Montréal n’a pas été facile et elle s’est souvent sentie incomprise. Certains de ses professeurs au Québec lui ont dit que son art était trop « ethnique », souvent avec une connotation négative. Certains ont aussi commenté son travail en lui disant qu’il n’était pas encore parfait, alors que le concept d’atteindre la perfection n’existe pas dans la culture kényane. Elle a été perçue comme étant froide parce que les Kényans sont élevés pour être excessivement polis et formels. Elle a même reçu des commentaires disant qu’elle devait courir vite ou ne pouvait pas prendre de poids seulement parce qu’elle est Africaine. Et la liste continue.

Elle apprécie quand les gens posent des questions ; il s’agit alors d’une conversation à laquelle elle peut participer plutôt que d’être la victime de stéréotypes.

Lucie parle vivement de son identité de femme. En tant que Nilote, une des tribus kényanes, elle a été élevée avec une mentalité de combattante. Elle est fière d’être une femme kényane, ces femmes qu’elle décrit comme étant fortes et indépendantes, ayant autant un travail qu’une famille, en comparaison aux femmes nord-américaines qui « parfois sentent une pression de jouer le rôle traditionnel de femme », dit Lucie. C’était intéressant d’entendre sa perspective considérant que j’ai eu une interprétation différente quand j’ai travaillé au Kenya. J’ai vu des femmes kényanes s’occuper du foyer en plus de travailler pour soutenir financièrement leur famille, pas toujours par choix.

Nos perceptions sont influencées par d’où nous venons.

Ce qui m’a surprise, c’est qu’elle ne semblait pas dérangée par la discrimination. « Cela ne fait simplement pas partie de mon histoire personnelle », dit-elle.

L’histoire des Noirs et Blancs, principalement aux États-Unis, est unie dans une hiérarchie injuste. Alors qu’on essaie de rendre la société plus égalitaire, l’identité des Blancs est menacée alors que celle des Noirs reste à définir. « Les Américains noirs, à part la couleur de leur peau, n’ont rien d’africain. » Il était intéressant de constater son emploi des mots « Américains noirs » plutôt que « Afro-Américains ».

« La discrimination vient de l’insécurité », répétait Lucie. Selon elle, les Canadiens français ont moins de comportements discriminatoires que d’autres groupes parce qu’ils se sont battus pour leur culture et savent qui ils sont.

Alors que je discutais avec Lucie, je venais tout juste de finir le livre de Jacqueline Novogratz Manifesto for a Moral Revolution, dans lequel elle mentionne que « reconnaître que les gens possèdent une myriade d’identités en eux-mêmes est une étape cruciale afin de naviguer nos différences dans un monde interdépendant ». Nous réduire à blanc ou noir est nocif, car cela divise nos sociétés en eux et nous.

Lucie et moi sommes très différentes. Mais nous sommes aussi deux jeunes femmes éduquées qui aimons les sports et partageons plusieurs valeurs communes. Nos multiples identités sont ce qui nous rend uniques et différentes, mais elles sont aussi ce qui nous rend similaires.