J’ai eu la chance d’être invitée à témoigner devant la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, en janvier dernier, pour mes travaux sur la question de la prostitution. À la veille du dépôt de leur rapport prévu jeudi, j’espère que les commissaires ont lu le texte publié dans La Presse le 23 novembre*. Elles et ils verront tout le travail de sensibilisation qu’il reste à faire…

Martine B. Côté Martine B. Côté
Candidate à la maîtrise en droit, UQAM

Dans l’article de Louis-Samuel Perron, on découvre l’histoire d’un homme qui tentait de réserver les « services sexuels » de deux mineures pour s’offrir un plan à trois avec pénétration. Il est finalement tombé sur une agente d’infiltration et a comparu devant la Cour du Québec. En lisant la décision (R. c C. M.), on apprend que Monsieur pensait le tout légal puisque l’âge du consentement sexuel au Québec est de 16 ans. Permettez-moi d’halluciner : Monsieur répond à une annonce d’escortes, négocie avec une personne qu’il croit être l’entremetteuse des deux adolescentes, se fait répéter que les filles ont 16 ans et sa défense consiste à parler d’âge du consentement…

Monsieur savait-il que depuis 2014, il est non seulement interdit au Canada d’acheter les services sexuels d’une femme, mais que le simple fait de communiquer dans le but d’obtenir des actes sexuels d’une personne de moins de 18 ans peut valoir jusqu’à 10 ans de prison ?

À quand une campagne de sensibilisation pour rappeler ce choix de société aux hommes qui commandent des filles sur leur téléphone ?

Non seulement cet homme se sentait probablement tranquille à l’idée de magasiner des filles, mais une fois au « magasin », il ne s’est pas préoccupé du fait que des adolescentes de 16 ans lui était proposées par l’entremise d’une autre personne, appelée communément un proxénète…

Sans demande, point d’offre

Dans cette campagne de sensibilisation que j’espère voir émerger du rapport de la Commission, pourrait-on rappeler que sans clients, les proxénètes se trouveraient illico d’autres sources de revenus ?

C’est parce que ce monsieur et tant d’autres veulent toujours de nouvelles femmes, toujours plus jeunes, que le proxénétisme va bon train au Québec.

Monsieur, VOUS êtes l’origine d’un système d’exploitation et de destruction massive d’adolescentes et de jeunes femmes.

J’espère que le rapport déposé par les commissaires, qui ont entendu le témoignage de plusieurs survivantes de l’industrie du sexe, permettra une prise de conscience collective des conséquences sur les femmes qui ont vu défiler des acheteurs de leur corps à un âge aussi précoce : syndrome de stress post-traumatique, dépression, problèmes gynécologiques sévères, retour aux études difficile, possibilités d’emploi réduites, et j’en passe. Autant de séquelles et d’obstacles dont le consentement ne dispense pas…

Monsieur s’est sans doute préoccupé de l’âge du consentement à un acte sexuel parce que depuis trop longtemps, en matière de prostitution, le débat public s’articule autour du choix des femmes à faire partie de cette industrie. Tel un point Godwin, le consentement de la femme stoppe toute discussion. Et si on mettait plutôt l’accent, pour une fois, sur le choix des hommes de consommer ; sur cette demande qui crée toujours plus d’offre, de lieux et de plateformes pour acheter des femmes de plus en plus jeunes ? Le consentement est un nuage de fumée qui masque trop souvent l’inégalité des rapports entre les deux parties et l’iniquité encore plus flagrante de la répartition des conséquences de cette « transaction ».

L’article de La Presse nous apprend que Monsieur n’a pas écopé de la peine minimale de six mois prévue au Code criminel pour cette infraction. La juge a trouvé cette peine totalement disproportionnée prétextant qu’il n’y avait pas de « vraie victime » et que la famille de cet homme avait beaucoup souffert. J’ai une pensée pour les survivantes qui, en lisant les propos de la juge, perdront le peu de confiance qui leur restait envers le système de justice. Plusieurs se diront que les conséquences physiques et psychologiques d’avoir subi des relations sexuelles sans désir par centaines ont été balayées, une fois de plus, du revers de la main. Mesdames et messieurs les commissaires, puisse votre rapport et les actions prises par le gouvernement ébranler à tout le moins quelques magasineurs de femmes et de filles. Et, tant qu’à rêver, que la fin de cette Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs marque le début d’une prise de conscience sur le rôle des hommes dans la machine de l’exploitation sexuelle. Sans demande, point d’offre.

* Lisez « On ne va jamais lâcher prise »