Laurie Edmiston Laurie Edmiston
Directrice générale de CATIE, la source canadienne d’information sur le VIH et l’hépatite C

L’année 2020 devait être celle où nous arriverions à contrôler l’épidémie du VIH. Il y a quatre ans, des gouvernements des quatre coins du monde — y compris celui du Canada — se sont engagés à atteindre trois cibles : que 90 % des personnes vivant avec le VIH soient diagnostiquées ; que 90 % des personnes diagnostiquées suivent un traitement ; et que 90 % des personnes sous traitement arrivent à supprimer le virus à un niveau indétectable. Puisque la suppression du VIH au moyen d’un traitement élimine le risque de le transmettre à un partenaire sexuel, les scientifiques projetaient que l’atteinte de ces cibles, au plus tard en 2020, allait permettre d’éliminer le VIH/sida en tant que menace pour la santé publique d’ici 2030.

Puis la COVID-19 est arrivée. À première vue, vous pourriez croire que les mesures de distanciation physique pour se protéger de la COVID-19 éliminent en même temps les occasions de transmission du VIH. La réalité sur le terrain n’est cependant pas aussi simple. Après tout, les rapports sexuels consensuels font du bien au corps et à l’esprit, et peuvent procurer une intimité physique et émotionnelle dont plusieurs d’entre nous ont très envie en ce moment. Pareillement, plusieurs personnes utilisent des drogues pour faire face à des périodes de stress.

Les personnes qui ont des rapports sexuels et les personnes qui utilisent des drogues, ce n’est pas nouveau. Le facteur qui rend ces activités plus risquées, en ce moment, est l’encombrement de notre infrastructure de santé publique. Des cliniques de dépistage du VIH ont dû réduire leurs heures d’ouverture ou carrément fermer leurs portes — soit pour que leur personnel et leurs ressources soient réaffectés à la réponse à la COVID-19, soit pour assurer la distanciation requise. Les services de prévention et de soutien sont également mis à rude épreuve.

Ces programmes de prévention, de dépistage et de traitement sont la pierre angulaire des efforts du Canada pour éliminer la transmission du VIH. Une menace à l’un ou l’autre de ces piliers peut renverser toute la fondation de notre réponse au VIH et déclencher une résurgence de l’épidémie.

De fait, des chercheurs de la Colombie-Britannique ont récemment établi la projection selon laquelle une perturbation de 50 % des services en matière de VIH, en raison de la COVID-19, pourrait entraîner une augmentation de 9 % du nombre de nouvelles infections par le VIH.

On n’a pas à en arriver là.

Déjà avant la pandémie de COVID-19, des prestataires de services communautaires faisaient l’essai d’approches novatrices pour fournir des services à distance en matière de VIH — principalement pour que cela soit plus pratique pour les patients et clients, mais également pour trouver des gains d’efficacité dans le système de santé.

L’autotest de dépistage du VIH récemment approuvé par Santé Canada est un outil qui pourrait être mis à profit avec efficacité afin de diagnostiquer des gens, en ce moment où les cliniques n’arrivent pas à gérer la même capacité de rendez-vous en personne. L’autodépistage pourrait également alléger la charge des laboratoires d’analyse — qui sont actuellement aux prises avec des retards dans les dépistages de la COVID-19 — grâce à un triage qui exclurait les résultats de tests négatifs, permettant d’envoyer aux laboratoires uniquement les cas de résultats préliminaires positifs pour confirmation.

Des chercheurs se penchent également sur des moyens de faciliter l’accès à la PrEP — un comprimé qu’une personne séronégative prend régulièrement pour éviter de contracter le VIH. Les lignes directrices canadiennes recommandent que les personnes qui prennent la PrEP soient vues par leur médecin à intervalle de quelques mois et dépistées pour les infections transmissibles sexuellement. Cela est particulièrement difficile en temps de pandémie. Malgré tout, des projets de recherche ont mis en relief des façons d’alléger la situation. Un exemple est d’offrir des consultations cliniques à distance ou de permettre que les patients fassent eux-mêmes leurs prélèvements à la maison et qu’ils les déposent directement au laboratoire.

La même logique s’applique à la prévention de la transmission du VIH lors de l’injection de drogues. Des « sites satellites » offrent des services semblables à ceux des centres de santé communautaires, mais fournis par des pairs des personnes qui utilisent des drogues, dans leur logis. Cela permet aux personnes de se procurer le matériel stérile et l’information préventive dont elles ont besoin, tout en réduisant leur risque de contracter la COVID-19.

Des chercheurs et des militants de la communauté demandaient (déjà bien avant la COVID-19) que ces types de programmes soient soutenus et mis en œuvre. La pandémie a fait de ces programmes une nécessité.

Plutôt que de risquer une résurgence de l’épidémie de VIH qui imposerait un fardeau additionnel à notre système public de soins de santé en pleine pandémie, saisissons cette occasion de fournir des services en matière de VIH différemment.