En ces temps durs et de morosité, réjouissons-nous d’une annonce porteuse de lumière : la ministre de la Culture et des Communications lance le processus de révision des deux lois sur le statut de l’artiste.

Sophie Prégent et Pascale St-Onge
Respectivement présidente de l’Union des artistes et présidente de la Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC-CSN), et cinq autres signataires*

À juste titre, le milieu culturel québécois réclame cette réforme depuis des décennies. La pandémie confirme l’urgence d’agir. Nos membres souffrent de la situation et se voient, plus que jamais, forcés de renoncer à leur domaine de création, épuisés de vivre au seuil de la pauvreté. La crise sanitaire braque les projecteurs sur leur précarité constante, pour ne pas dire leur détresse.

À la fin des années 1980, lors de l’adoption des deux lois sur le statut de l’artiste, le gouvernement du Québec visait l’amélioration de la situation socio-économique, des conditions de vie et de pratique de celles et de ceux qui imaginent et réinventent notre monde, qui y apportent réflexion, cohésion, beauté et folie. Trois décennies plus tard, et malgré quelques bonifications des lois, il faut les revoir en profondeur et les adapter à la réalité d’aujourd’hui.

Les données colligées par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec de l’Institut de la statistique du Québec sont implacables. Malgré un niveau de scolarité souvent supérieur à celui de l’ensemble de la population, les artistes subissent des disparités importantes de revenu. En 2016, leur revenu médian était d’environ 19 000 $, comparativement à 36 000 $ pour l’ensemble des travailleuses et des travailleurs québécois.

Depuis la pandémie, c’est le gouffre. Les contrats annulés en cascade deviennent des tickets pour les programmes d’aide gouvernementale.

De plus, alors que la grande majorité des artistes sont travailleurs autonomes, comparativement à 12 % pour l’ensemble de la population active expérimentée, nos membres sont surreprésentés parmi ceux qui n’ont aucune protection, aucun filet social. C’est pourquoi les lois qui encadrent le statut des artistes doivent être modernisées.

Plaidoyer pour l’équité, la sécurité et la dignité

Nos membres, qui sont l’essence même de la création culturelle et artistique, doivent être placés au centre des préoccupations dans le cadre de cette révision des lois. Le chantier de la réforme est vaste. C’est l’occasion parfaite d’agir pour améliorer de façon durable et concrète les conditions de vie des artistes, des créateurs et des professionnels du milieu culturel québécois. Au sortir de la crise sanitaire, nos membres doivent pouvoir aspirer à des conditions de pratique artistique plus stables et sécurisantes.

À titre d’exemple, il faut rapidement rééquilibrer le rapport de force entre les écrivains et les producteurs. Comment expliquer qu’en 30 ans de législation, il a été impossible de conclure la moindre entente collective avec les producteurs, malgré les nombreuses tentatives ? Encore aujourd’hui, les écrivaines et écrivains ne peuvent s’appuyer sur aucune condition de pratique minimale, ce qui laisse toute la place aux iniquités de traitement et aux atteintes à leurs droits d’auteur et à leurs droits moraux.

Comment cautionner plus longuement la loi du silence qui gangrène notre milieu en matière de harcèlement psychologique ou sexuel ? Sans mécanisme de prévention ou de règlement des situations d’abus, les victimes demeurent vulnérables et s’abstiennent trop souvent de dénoncer les situations problématiques qu’elles subissent afin d’éviter de se mettre à dos ceux qui les font travailler. Nos membres doivent avoir accès à des recours qui assureront des milieux de travail sains.

Tous les artistes doivent avoir accès aux conditions minimales de travail reconnues par la Loi sur les normes du travail. Toutefois, la réalité est tout autre.

Il n’y a aucune contrainte légale pour un producteur de respecter les conditions de travail minimales des artistes s’il n’est pas membre d’une association de producteurs ou s’il n’est pas lié à une entente collective, et ce, même si sa production est financée par des subventions ou crédits d’impôt accordés par les différentes autorités gouvernementales.

Que le rideau se lève : une urgence nationale

Plus que jamais, le monde prend conscience du rôle essentiel des arts et de la culture, surtout en temps de crise. Paradoxalement, ceux qui nourrissent l’âme crient famine et jettent un regard sombre et inquiet sur leur avenir.

Nous avons hâte de proposer à la ministre Nathalie Roy nos solutions pour que les lois sur le statut de l’artiste deviennent véritablement efficaces. Pour le rayonnement et la pérennité de la culture québécoise, mais aussi par souci de dignité, nous avons collectivement le devoir de mettre un terme à la précarité des artistes, des créateurs et des professionnels de la culture et des arts.

*Cosignataires : Mathieu Marcil, président de l’Association des professionnels des arts de la scène du Québec (APASQ) ; Luc Boulanger, président de l’Association québécoise des auteurs dramatiques (AQAD) ; Gabriel Pelletier, président de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ) ; Luc Fortin, président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ) ; Suzanne Aubry, présidente de l’Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ)