« Sorry, I don’t speak French ! »
— Don’t be sorry, learn it… »

Christian Dufour Christian Dufour
Politicologue et auteur

Jeune immigrant lituanien fraîchement débarqué dans le Québec des années 50 — l’époque du Speak White ! de Nègres blancs d’Amérique —, c’est ce que répondait Alain Stanké quand il n’arrivait pas à se faire servir en français dans un commerce à Montréal. Le futur éditeur québécois, que je salue chaleureusement ici, notait la difficulté des Canadiens français de l’époque à réagir à ce genre de situation.

Mentalité coloniale

Ce souvenir m’est revenu alors qu’il était question du déclin du français à Montréal dans la foulée d’une enquête du Journal de Montréal sur la langue des commerces et d’une déclaration d’une députée libérale fédérale minimisant le problème.

Avant 1960, ce dernier résultait pour une part de la mentalité coloniale de trop d’Anglo-Québécois qui refusaient d’apprendre la langue d’une majorité canadienne-française reléguée à un statut inférieur sans suffisamment de protestation de cette dernière. Cela a changé dans la mesure où une claire majorité des non-francophones parlent aujourd’hui le français.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« Une mentalité de colonisé subsiste chez certains francophones qui ont horreur de la confrontation », écrit l'auteur.

C’est à nouveau l’attitude d’une partie des francophones, souvent des jeunes, qui pose problème comme je le notais dans Les Québécois et l’anglais – Le retour du mouton.

On est moins disposé à imposer le français, tenant pour acquis que le fragile équilibre linguistique dont on profite se maintiendra tout seul.

L’avenir du Québec et du français préoccupe moins que sa petite personne ou le sauvetage de la planète, l’anglais étant parlé partout sur cette dernière, c’est bien connu… Une mentalité de colonisé subsiste chez certains francophones qui ont horreur de la confrontation, même quand elle est nécessaire, ce qui ne les empêche pas de jouer aux victimes par la suite.

Mais le vrai nouveau, c’est l’idéologie multiculturelle à la canadienne qui s’est graduellement imposée depuis la constitutionnalisation du concept en 1982.

Du biculturalisme au multiculturalisme

Rappelons que, jusqu’aux années 80, on parlait beaucoup plus de biculturalisme que de multiculturalisme au pays, comme l’illustra en 1967 le rapport de la grande commission d’enquête Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme concluant à l’existence de deux sociétés distinctes, dont l’une était formée par le Québec.

C’est l’un des grands échecs du Québec moderne. Car il est de plus en plus évident que le caractère extrême du multiculturalisme à la canadienne — le pays bat les records mondiaux à ce sujet — rend plus difficile d’affirmer le français.

Cela n’est pas étonnant si l’on se rappelle que le multiculturalisme sans limites est l’envers exact de l’incapacité du pays à reconnaître que la plus profonde différence en son sein est la différence québécoise.

C’est devenu une nouvelle façon de remettre le Québec à sa place, par la diffusion de l’idée que tenir à la claire prédominance du français sans exclusion de l’anglais est incompatible avec la tolérance, la diversité, l’ouverture, l’inclusion, etc.

C’est ainsi que certains ont trouvé déplacé, tenant compte de l’importance supposément plus grande du mouvement Black Lives Matter, que des Québécois soient choqués par l’absence de français lors d’une grande manifestation contre le racisme à Montréal, manque de respect pour le Québec qui a tendance à se répéter dans ce genre d’évènement au centre-ville.

Cela dit, l’alarmisme linguistique comporte ses dangers dans une société où il est tentant de se voir comme des victimes impuissantes pouvant provoquer la réalisation de ce qu’elles craignent trop : self-fulfilling prophecies, disent les Anglais. Certains francophones des régions ne voudraient plus venir à Montréal, ville désormais anglophone où le français n’aurait plus sa place…

Qui a dit que tout ce qui est exagéré est insignifiant ?

De Mélanie Joly à Simon Jolin-Barrette

Sur la scène fédérale, certains développements contrastent avec le déni traditionnellement pratiqué par les deux principaux partis en matière linguistique. La députée libérale montréalaise et ministre responsable des Langues officielles, Mélanie Joly, dont on a beaucoup ri dans le passé sans que cela ne l’empêche d’acquérir graduellement une crédibilité politique appréciable, reconnaît que le français est en déclin à Montréal.

Les conservateurs d’Erin O’Toole s’y mettant eux aussi pour exiger des résultats, Mme Joly réussira-t-elle à faire amender la loi fédérale sur les langues officielles pour sortir de la fausse symétrie entre francophones hors-Québec et Anglo-Québécois et donner un vrai coup de pouce au français à Montréal ?

Le ministre Simon Jolin-Barrette a annoncé quant à lui mardi le dépôt après les Fêtes d’un projet de loi modifiant substantiellement la Charte de la langue française. Le contexte semble exceptionnellement favorable à des mesures en faveur du français qui ne soient pas que cosmétiques, à Ottawa comme à Québec, Mme Joly et M. Jolin-Barrette travaillant de façon complémentaire comme cela arrive en régime fédéral.

Cela ne saurait dispenser nos nouveaux moutons québécois de se tenir debout dans les magasins où on ne les sert plus en français : « Je suis BAAA-lingual ! »