L’auteure s’interroge sur l’impact émotionnel de la couverture du terrorisme

Hélène Maillé
Hélène Maillé Diplômée d’une maîtrise en communication stratégique internationale, Université de Sherbrooke et Université catholique de Louvain

Le vendredi 13 novembre, il y a cinq ans, Paris connaissait des attaques meurtrières sans précédent. Je me souviens parfaitement de la tourmente, puisque j’étais en France ce jour-là. Tandis que mes souvenirs me reviennent, Mathieu-Robert Sauvé publie un nouvel essai qui m’intrigue : Le journaliste béluga. « Comme les bélugas du Saint-Laurent, les journalistes sont en voie d’extinction », pour reprendre les mots de l’auteur.

Je ne peux le nier. Bien que je n’aie pas encore eu la chance de lire l’essai au complet, certains extraits ont alimenté ma réflexion. J’ai étudié les rouages de la profession journalistique pendant deux ans. J’en ai d’ailleurs fait mon sujet de mémoire. Comme plusieurs journalistes et chercheurs, M. Sauvé montre du doigt les médias sociaux, la désinformation et les conditions de travail précaires. En étant exposés à cela tout en évoluant dans un milieu professionnel dépourvu de régulations claires, les journalistes doivent se battre pour faire valoir l’essence de leur métier et n’obtiennent que très peu de reconnaissance. Mais qu’en est-il de l’humain derrière le professionnel ?

Car il n’y a malheureusement pas que ces trois Goliath contre David. Tout un spectre de facteurs contribue à définir les ficelles du métier. Mon étude m’a effectivement permis de constater que la voix professionnelle n’était pas la seule à être menacée d’extinction. La voix émotionnelle passe encore trop souvent sous silence. À vrai dire, on risque tout autant de faire disparaître le métier de journaliste si on ne s’attarde pas au bien-être mental.

Amener une réflexion globale sur la couverture d’événements traumatiques de proximité et leurs impacts sur les professionnels de l’information : tel était l’objectif principal de ma recherche.

Parce que de 80 à 100 % des journalistes seront confrontés à une situation traumatisante au cours de leur carrière. Parce qu’environ 20 % d’entre eux souffriront d’un trouble de stress post-traumatique. Mais surtout, parce qu’il y a encore un tabou palpable concernant la santé mentale et le travail.

Toujours marqués

Je me suis lancée dans cette recherche de longue haleine en 2018. Après avoir moi-même vécu les attentats du 13 novembre 2015 de près, j’ai voulu discuter avec 15 journalistes qui ont couvert des événements de nature terroriste au Québec, en France et en Belgique. Résultats : cinq ans après ceux de Paris, beaucoup d’entre eux sont encore marqués par ce type d’attaques malheureusement de plus en plus récurrentes. Or, les attentats terroristes sont loin d’être les seuls événements à perturber les journalistes. En fait, toute situation est susceptible de les déstabiliser d’une façon ou d’une autre. Leur perception des problèmes de santé mentale, le contexte dans lequel ils reçoivent l’information et la proximité géographique, psychoaffective et culturelle entre eux et ledit événement sont tous des facteurs ayant une incidence importante sur la gestion émotionnelle.

Et plutôt que de lui offrir un meilleur accès aux outils nécessaires pour s’assurer une sécurité physique et mentale, on préfère perpétuer une vision souvent archaïque du rôle social et professionnel du journaliste.

Cela donne alors toute la place nécessaire pour qu’une culture du silence persistante, un mythe du journaliste héros et une double stigmatisation s’imposent. Soyons clairs : la détresse de certains semble plus légitime que celles des autres, parce qu’ils ont couvert la guerre ou se sont rendus en zone hostile, par exemple. Et encore, tout dépend du type de détresse. En effet, le journaliste gagne à dire qu’il souffre d’épuisement professionnel, puisque cela signifie qu’il aurait trop travaillé. Dans une société axée sur la performance, il est certainement valorisé de se définir par son rendement au travail. D’autres troubles plus émotionnels, tels que la dépression, seront plutôt passés sous silence, encore aujourd’hui.

Force est d’admettre que cette dérive émotionnelle est parfois précipitée par des stratégies qu’adoptent les journalistes, pensant à tort qu’ils seront immunisés ou du moins, mieux protégés. L’une des stratégies privilégiées reste l’utilisation d’un dispositif, tel qu’une caméra, entre soi et l’événement. Ces stratégies n’offrent toutefois souvent qu’une illusion de protection et alimentent une impression cachée d’impuissance. Pensons notamment au cas du photographe Kevin Carter, qui a mis fin à ses jours, un an après avoir capturé l’une des images les plus connues du milieu médiatique : La fille et le vautour.

J’ose croire qu’il existe de plus en plus un souci du bien-être mental, et ce, peu importe le milieu de travail, particulièrement compte tenu du contexte actuel. Or, je pense aussi que cinq ans après les attentats du 13 novembre, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour protéger nos journalistes d’une possible extinction. Très peu de mesures concrètes ont été mises en place, que ce soit en lien avec les réseaux sociaux, la désinformation, la précarité du métier ou la santé mentale. Loin de moi l’ambition de prétendre avoir la solution miracle par ces quelques mots. Elle n’existe d’ailleurs probablement pas. Toutefois, à mon humble avis, c’est déjà un premier pas que d’ouvrir une discussion transparente sur la problématique. N’oublions pas que pour avoir droit à une information de qualité, il faut prendre soin de ceux qui nous la procurent, parce que ce sont aussi des travailleurs essentiels.

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