Depuis qu’on s’est déconfinés au printemps dernier, je ne comprends plus les gens autour de moi.

Murphy Cooper Murphy Cooper
Artiste contextuel

Quand les cas étaient au plus bas l’été dernier, par exemple, je m’expliquais mal l’entêtement à se réunir entre proches et amis à l’intérieur des maisons sans distance ni masque alors que la météo permettait amplement qu’on se donne rendez-vous au parc. Même chose pour les salles à manger dans les restaurants, les cafés et les bars : pourquoi choisir de s’installer à l’intérieur quand il nous était encore possible d’opter pour les terrasses ?

Ce n’était pas interdit, j’en conviens. Je conviens aussi très bien que vous ne mettiez probablement pas la vie d’autrui en danger en allant au resto quand il y avait moins de 50 cas par jour et peu de morts. Je suis persuadé que vous étiez également très respectueux des consignes.

Vous plaidiez que ces espaces étaient sécuritaires et que les éclosions venaient surtout d’ailleurs. Je veux bien. Je vous crois et la situation est épouvantable pour les restaurateurs et les tenanciers de bars. Mais outre les panneaux de plexi et le désinfectant à l’entrée des commerces, je trouve qu’on ne parle pas assez de l’effet d’entraînement que ces sorties au resto entre amis peuvent occasionner. Je crois que chacun, à sa manière, a joué un rôle d’ambassadeur du relâchement et de « banalisateur » de pandémie.

Je ne vous reproche pas d’avoir vu votre famille ou d’être allé au resto durant l’été. Ce que je cherche plutôt à dire ici, c’est qu’il faut, à mon avis, avoir la maturité de s’arrêter un instant et de se poser la question suivante : « Est-ce que, par hasard, je ne serais pas moi aussi en train de participer au relâchement généralisé de la population en m’affichant sur les médias sociaux avec des amis dans un bar ? »

Personnellement, j’ai fait le choix de pratiquer la zone rouge quotidiennement depuis mars dernier. Assouplissement zéro depuis que l’Organisation mondiale de la Santé a décrété l’état de pandémie. Je me suis adapté.

Comme ça, je ne vis pas de déception quand on passe de l’orange au rouge. De toute façon, je préfère prêcher par l’exemple. J’ai tellement parlé fort et exigé beaucoup des autres quand venait le temps de traiter d’inégalités sociales qu’il serait assez incohérent de ma part que je ne fasse pas de sacrifices, ne serait-ce que pour que les personnes vulnérables se sentent en sécurité pendant une pandémie comme celle que nous vivons.

Être à cheval sur les règles d’hygiène peut être une sérieuse source de friction avec son entourage. Elle me vient peut-être de là, l’impression que les gens n’écoutent plus. On se sent bien seul et rabat-joie. La COVID-19 comme prétexte pour justifier son absence à un dîner n’est pas toujours favorablement accueillie. Vous êtes-vous retrouvé dans la délicate position d’avoir à décliner une invitation qui vous paraissait déraisonnable en plein mois de juillet alors qu’une bonne partie de la population n’en faisait encore qu’à sa tête ? Pas évident.

Idem si on vous propose de passer vous prendre en voiture. Personne ne cherche à comprendre votre refus de monter dans un espace exigu où la distanciation est impraticable, sans masque, sur une période prolongée.

On est d’ailleurs souvent amenés à devoir expliquer qu’on n’a pas peur du virus, mais qu’on préfère simplement privilégier les rencontres à l’extérieur. On nous prend un peu pour des fous.

On se plaît à rire de Lucie Laurier et des antimasques qui s’obstinent à ne pas vouloir porter le masque à l’épicerie, mais nous parlons très peu des gens tout près de nous qui affirment pourtant se ranger derrière la science, mais qui exercent de la pression sur la famille et les amis pour tenir des rencontres intimes en espace fermé avec entre autres notre grand-maman diabétique de 75 ans.

Pour lutter contre la désinformation, il ne suffit pas de s’indigner du monsieur qui se filme dans sa voiture pour nous dire qu’Arruda est dans une secte sataniste. Il faut avant toute chose que nos actions suivent nos paroles dans la vie de tous les jours.

Sinon, j’avoue que je n’ai pas compris votre réaction quand François Legault a décidé qu’on devrait fermer les restos et les bars à nouveau et restreindre les réunions dans les domiciles privés en début d’automne. Vous étiez stupéfaits, indignés. Comme si on venait de vous annoncer que vous ne pourriez plus voir personne sur une longue période indéterminée.

Mais en fait, on vous demandait seulement de faire ce que je croyais naïvement que tout le monde faisait depuis le début de la crise : se voir dehors autant que possible en maintenant la distance recommandée. Éviter les grands rassemblements. Réduire nos contacts. Porter le masque dans les commerces.

Rappelez-vous en mars dernier quand on regardait les Italiens festoyer sur leur balcon. On pensait que cette réalité serait la nôtre pour les mois à venir. Et quand la rumeur courait que l’armée s’installerait à chaque coin de rue pour veiller à ce qu’on ne sorte que pour faire l’épicerie ? Ou encore quand Valérie Plante menaçait de fermer les parcs pour empêcher les rassemblements ?

Rien de tout ça ne s’est avéré, parce qu’on en sait maintenant plus sur ce nouveau virus. On sait qu’il est plus facile à esquiver, pas mal plus qu’on se l’était imaginé initialement. Que le masque est notre meilleur allié pour retrouver un semblant de vie normale. Qu’il nous est permis de relaxer un peu sur la désinfection de l’épicerie et qu’à l’extérieur, le risque d’être infecté diminue de façon considérable. On ne craint plus les inconnus comme la peste quand ils nous frôlent à moins d’un mètre sur le trottoir.

Je trouve qu’on ne s’en est pas si mal tirés quand même jusqu’à maintenant, vous ne trouvez pas ?