Alors que le monde fait face à une crise sanitaire et économique, un drame silencieux se déroule dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine.

Marie Lamensch Marie Lamensch
Coordinatrice communication et projets, Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits humains, Université Concordia

Contrôle des naissances coercitif, camp de rééducation, destruction de l’héritage culturel, travail forcé et sévices corporels, destruction de lieux de culte, séparation des enfants de leurs parents, surveillance de masse… Le gouvernement chinois est embarqué dans une campagne systématique d’éradication de la culture des Ouïghours et autres minorités turcophones et musulmanes.

Le Parti communiste chinois (PCC) nie les faits, mais les preuves d’une politique d’enfermement massif s’accumulent. Selon un rapport de l’Institut australien des politiques stratégiques, depuis 2017, les autorités chinoises ont fait bâtir 380 camps de détention dans le Xinjiang. Selon plusieurs rapports, des centaines de milliers de musulmans chinois y ont été enfermés. Pour la vice-présidente du Comité des Nations unies pour l’élimination de la haine raciale, Gay McDougall, le Xinjiang a été transformé « en ce qui se ressemble à un camp d’internement géant ».

Nous faisons face ici à de graves violations des droits de la personne. Les autorités chinoises commettent au moins quatre des cinq actes cités dans la Convention sur le génocide : « atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe », « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle », « mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe », et « transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ».

Si beaucoup de dirigeants peinent à dénoncer la puissance chinoise par peur de conséquences diplomatiques et commerciales, plusieurs mouvements citoyens et parlementaires à travers le monde pensent que nous pouvons mettre la pression sur le PCC, particulièrement en ciblant l’économie chinoise.

Le Xinjiang est une source importante de plusieurs produits bruts, en particulier le coton. Un grand nombre d’entreprises occidentales font affaire dans la région et profitent du travail forcé des Ouïghours à travers des sous-traitants. Une liste compilée contient les noms de 83 entreprises occidentales, dont Apple, Nike, Samsung, Microsoft, Zara, BMW, ou encore Lacoste. Ce rapport a fait grand bruit, menant certaines entreprises à revoir leur production. Le risque réputationnel est réel.

Responsabilité corporative

Certains pas importants ont déjà été faits pour obliger les entreprises à faire preuve de responsabilité corporative. Chez nos voisins du Sud, la Chambre américaine des représentants a adopté en septembre un projet de loi visant à interdire la plupart des importations en provenance de la région chinoise du Xinjiang.

En Europe, des mouvements citoyens et politiques tentent de viser les entreprises occidentales qui font affaire avec des sous-traitants, non seulement en Chine, mais aussi au Bangladesh. En France, la loi sur le devoir de vigilance adoptée en 2017 impose des pénalités aux grandes entreprises françaises qui ne se conforment pas aux principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de la personne. Les obligations imposées sont particulièrement complètes et s’étendent aux filiales et à leurs partenaires commerciaux. La loi fait désormais son lent chemin vers le Parlement européen. Sans initiatives volontaires des entreprises, il faut en faire plus pour les tenir juridiquement responsables. En tant que grande puissance commerciale, l’Europe est capable de changer l’architecture du commerce.

Le Canada n’est pas en reste. Il y a quelques semaines, le sous-comité chargé des droits internationaux de la personne pour la Chambre des communes a qualifié de « génocide » les traitements infligés aux Ouïghours par les autorités chinoises et a demandé au gouvernement canadien d’imposer des sanctions en vertu de la loi Magnitski.

Cette dénonciation, la première dans le monde venant d’un organisme gouvernemental, a vite été dénoncée par le ministère chinois des Affaires étrangères.

Le Canada pourrait se joindre aux efforts faits par l’Union européenne et les États-Unis. En ciblant l’économie et la réputation commerciale de la Chine, il faut s’attendre à des répercussions économiques et diplomatiques sur le Canada et ses alliés, en particulier face à un gouvernement chinois de plus en plus agressif. Mais une coalition multilatérale appuyée par des mouvements citoyens et des consommateurs engagés semble être une des seules solutions viables. Nous nous devons de nous battre pour les droits de la personne si souvent malmenés par le gouvernement chinois.