À lire les affirmations de quelques anglophones qui semblent avoir pris le contrôle de la commission scolaire English-Montréal et qui déversent sur la place publique leur interprétation absurde du titre du livre de Pierre Vallières, on se demande s’il faut dénoncer leur hypocrisie ou leur ignorance. La première ne fait pas de doute, mais n’exclut pas la seconde.

Yves Gingras
Yves Gingras Professeur au département d’histoire de l’UQAM

En effet, les personnes qui pensent que cesser de prononcer des mots — et bientôt les faire disparaître du dictionnaire — va rendre le monde meilleur comme par magie semblent en fait incapables d’interpréter correctement le sens de phrases que les mots composent. Il est pourtant évident que les mots n’acquièrent leur sens précis que dans une phrase, tout comme celle-ci ne prend son sens précis qu’insérée dans un paragraphe. C’est ce que les philosophes appellent pompeusement le « cercle herméneutique ».

Car il faut bien être ignorant pour ne pas comprendre le sens du titre du livre de Pierre Vallières : Nègres blancs d’Amérique. Pour tenter d’élever un peu le niveau culturel de ceux et celles qui ont le « scandale » facile, nous rappellerons ici que Vallières n’a pas inventé cette expression qui était ancienne et qui — surprise ! — avait déjà été utilisée 30 ans plus tôt par un bon catholique : le frère Marie-Victorin, pour dénoncer les mêmes injustices commises envers les Canadiens français.

Ce frère des écoles chrétiennes, surtout connu parmi la population (francophone ?) pour avoir fondé le Jardin botanique de Montréal en 1929 et publié en 1935 la célèbre Flore laurentienne, était un fervent patriote. Le sentiment de faire partie d’un peuple colonisé lui pesait lourd et en 1925, encore peu connu du grand public, il se décida à faire paraître un texte à valeur de manifeste dans lequel il livra ses pensées et exprima son indignation (« La province de Québec, pays à découvrir et à conquérir » Le Devoir, 25 septembre 1925).

Lors de ses nombreuses excursions botaniques sur la Côte-Nord et en Gaspésie, il avait observé de près l’exploitation à laquelle étaient soumis les travailleurs des chantiers, ceux de la Côte-Nord en particulier.

À l’été de 1925, revenu complètement « écœuré et navré » de ce qu’il avait observé en cours de route, il dénonça ouvertement l’exploitation économique : « de grands troupeaux de nos compatriotes : hommes, femmes et enfants [qui], poussés par la misère et l’inéluctable déterminisme des conditions économiques, sont jetés au cœur de cette forêt boréale, lointaine et inhospitalière, pour y mener une vie de paria dont nous n’avons pas idée […]. Et pour que les siens ne crèvent pas de faim, pour ramasser quelques piastres que lui jette le jobber lui-même serré à la gorge par la compagnie, l’homme bûchera des étoiles jusqu’aux étoiles. Pour se reposer, il passera à son cou le collier de cuir et chiennera — c’est le verbe expressif créé par ces pauvres gens — les billes de bois en lieu et place des bêtes de somme ».

Un visage méconnu du Québec

Il affirme être « parfaitement certain de ses renseignements » obtenus en « vivant avec les petites gens et recevant leurs confidences ». Ce visage du Québec, les intellectuels le méconnaissaient car ils avaient, dit-il, « pris l’habitude de passer l’été à Paris et l’hiver chez nous ». Et à ceux qui étaient enclins à porter ses affirmations « au compte d’un pessimisme systématique », il suggérait de parcourir « leur pays à loisir et autrement que sur les trains et les bateaux de luxe ». Il dénonçait également le fait qu’aucun Canadien français n’avait « le droit de présenter la mouche au saumon dans les rivières poissonneuses de la province de Québec ni de tirer un coup de feu sur Anticosti, ni de tuer, où que ce soit, le gibier de mer. Tout concourt à protéger le plaisir des messieurs et des officiers, comme on dit là-bas, et à couper les moyens de subsistance aux résidents du pays ».

Et il conclut son texte en rappelant que seule la formation d’une élite scientifique apportera « dans un avenir que nous voulons rapproché, la libération économique [et] fera de nous une véritable nation ».

En 1932, couronné du prix Gandoger de la Société botanique de France, il profite de cette occasion pour rappeler l’importance des luttes qu’il mène depuis 10 ans pour « nous évader […] d’odieuses tutelles et d’un abject servilisme intellectuel ».

C’est là qu’il affirme avec fermeté : « parce que nous avons résolu une bonne fois d’être nous-mêmes dans un pays qui est le nôtre […] ; parce que nous récusons le rôle de nègres blancs et que nous réclamons le droit de choisir nos maîtres et de déterminer nous-mêmes nos admirations ; parce que nous avons osé toutes ces choses terrifiantes, on nous a taxés de francophobie, et l’on a ameuté contre nous des gens qui devraient être nos amis ».

On le voit, même les accusations de « phobies » sont anciennes et ont seulement changé de préfixe… « franco- » ayant cédé la place à « homo- », « grosso- », « islamo- », etc.

Il existe donc une véritable continuité entre Marie-Victorin et Pierre Vallières (lui-même brièvement franciscain) dans leur dénonciation de l’exploitation des Canadiens français. L’expression « nègres blancs » était alors entièrement adéquate à la réalité qu’ils décrivaient en leur temps — qui n’est heureusement plus vraiment le nôtre — et tous leurs lecteurs la comprenaient facilement.

Si aujourd’hui cette expression heurte ou est devenue incompréhensible, cela ne peut s’expliquer que par la remontée de l’ignorance, signe de la faillite de notre système d’éducation secondaire.

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