En réponse au texte de Julie Latour, « Au cœur de la laïcité, la liberté », publié le 7 novembre

Bruno Désorcy
Bruno Désorcy Sociologue*

La laïcité de l’État est nécessaire afin de vivre de manière harmonieuse la liberté de conscience dans la diversité religieuse montréalaise, une relation souvent mal comprise et mal interprétée au Québec depuis plusieurs décennies. L’État était, de fait, déjà laïque depuis la déconfessionnalisation des commissions scolaires en 1998 et non depuis l’affirmation de sa laïcité dans l’article 1 de la Loi sur la laïcité de l’État sanctionné le 16 juin 2019 par l’Assemblée nationale du Québec.

Contrairement à une conception plus étroite de la laïcité de l’État, il n’y a aucune contrainte à l’égard de la liberté de conscience et de la participation citoyenne, qui serait entravée par l’expression de la liberté religieuse et ainsi porterait ombrage au caractère laïque de l’État. Toutefois, il n’y a pas de contradiction entre, d’une part, « l’être-ensemble » et « l’appartenance à une nation », qui seraient toutes deux un aboutissement de la laïcité, et d’autre part, la participation du discours religieux à l’enrichissement des réflexions collectives dans les débats publics et, à l’instar du philosophe Jürgen Habermas, sans pour autant renier les acquis des Lumières et le principe de neutralité de l’État (Habermas, 2008).

L’historien et sociologue Jean Baubérot écrit, dans le contexte de la laïcité française, qu’il est faux de croire que « la religion doit être réduite à une réalité confinée à la sphère intime, ne pouvant pas s’exprimer dans l’espace public. Pour l’auteur, « cela est contraire à la loi de 1905 [concernant la séparation des églises et de l’État en France], qui augmente la liberté de conscience, le libre exercice des cultes et la possibilité de ses manifestations extérieures sur la voie publique » (Baubérot, 2014).

Faut-il le rappeler, la liberté religieuse, qui est un droit protégé par les chartes québécoise et canadienne, ne serait être confinée par une conception étriquée de la laïcité.

Et comme l’écrit la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJ), la liberté de religion est essentiellement « le droit d’avoir les croyances religieuses de son choix, de les pratiquer et de les exprimer sans crainte ni représailles ». Or, c’est ici que l’article 6 de la loi 21 s’inscrit a contrario de la liberté de religion telle qu’inscrite dans les chartes québécoise et canadienne.

Peur et méconnaissance

L’exemple classique est celui de l’enseignante de confession musulmane à l’école publique qui, dans l’exercice de ses fonctions, ne peut plus porter le hijab (le foulard). M’inspirant de la philosophe américaine Martha Nussbaum, je vous propose d’explorer l’hypothèse que c’est notre peur collective et notre méconnaissance des minorités religieuses qui conduit à projeter sur elles des intentions prosélytes et la volonté d’imposer leurs codes culturels et leurs valeurs ethnoreligieuses à la société qui les accueille.

Plusieurs seront suspicieux devant une enseignante qui porte le hijab. La question ne sera pas : est-ce une bonne pédagogue ? Mais plutôt : va-t-elle essayer d’endoctriner nos enfants ? Est-ce que le fait de porter le hijab, qui serait selon certains le symbole par excellence des inégalités homme/femme, la rend prisonnière de son bagage culturel qu’elle transmettra même à son insu ? C’est-à-dire que l’on soupçonne les personnes qui embrassent une religion autre que catholique romaine et qui le démontrent publiquement par leur apparence d’être des endoctrineurs potentiels et non des gens qui cherchent à s’intégrer à la société québécoise tout en restant fidèles à leur foi qui, à nos yeux, ne serait pas la bonne. Mais faudrait-il qu’ils renoncent même à cela ?

Le port du hijab en classe par une enseignante de confession musulmane ne reflète pas un désir absolu de vouloir convertir les élèves ou les collègues, c’est plutôt l’expression d’une part de son identité en tant que femme qui désire être reconnue comme une personne attachée à la foi musulmane.

De plus, ce serait une grossière erreur de notre part de réduire notre représentation des femmes musulmanes qui portent le hijab à une collectivité religieuse unique d’un islam fantasmé. Ce sont aussi des femmes avec un bagage individuel et culturel qui leur appartient en propre. Plusieurs sont très éduquées avec de grandes habiletés intellectuelles et capacités de réfléchir sur elles-mêmes et sur le monde avec une pensée critique.

Pour en finir avec les inégalités entre les femmes et les hommes que l’on superpose à notre représentation des femmes qui portent le hijab, la réalité des familles musulmanes qui vivent au Québec est beaucoup plus progressiste. D’ailleurs, au registre des inégalités dans la société québécoise, je suis beaucoup plus préoccupé par les écarts salariaux entre les hommes et les femmes pour des postes comparables, les inégalités d’accès aux emplois supérieurs pour les femmes dans la fonction publique ou l’entreprise privée, par la charge mentale nettement plus élevée pour les femmes à cause d’une répartition inégale des tâches et responsabilités au sein du ménage et par les trop nombreux abus de pouvoir qui se matérialisent contre les femmes dans la violence physique, sexuelle, verbale, psychologique et sociale.

Dans l’histoire des civilisations et l’histoire occidentale contemporaine, il est manifeste que les femmes ont souffert et souffrent toujours excessivement pour avoir accès à la dignité de notre humanité commune. Pourquoi alors utiliser la diversité religieuse pour ajouter un poids à cet outrage ?

* Études socioreligieuses québécoises du groupe de réflexion Horizon du Québec fera paraître le 1er décembre plusieurs essais de Bruno Désorcy portant sur les religions dans l’espace public québécois au XXIe siècle.

Lisez « Au cœur de la laïcité, la liberté »

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