Dans la majorité des universités nord-américaines, le travail des professeurs est évalué en fonction de quatre critères. Ils doivent enseigner, faire de la recherche, contribuer au fonctionnement de leur établissement et faire rayonner leur travail.

Benoît Melançon Benoît Melançon
Professeur à l’Université de Montréal

Pour certains, cela suppose du travail en laboratoire ou sur le terrain. Pour d’autres, surtout les spécialistes en lettres et en sciences humaines, un important travail de contextualisation historique est indispensable avant tout enseignement ou toute recherche.

Verushka Lieutenant-Duval, à l’Université d’Ottawa, faisait très précisément son travail quand elle a présenté l’évolution sémantique de deux mots dont le statut est aujourd’hui controversé dans l’espace public.

Elle a montré, selon les médias, comment ces mots, qui étaient d’abord des insultes, ont ensuite été repris à leur compte par les communautés qui subissaient ces insultes. Cela s’appelle le « renversement du stigmate ». Mal lui en prit.

Devant pareils mots venus du passé, l’enseignant a deux choix : le silence ou l’explication. Taire complètement des mots qui ont existé est contraire à la nature même du travail universitaire. Du moment qu’ils ont eu cours à une époque, il faut les expliquer, les rendre à leur histoire, nécessairement différente de la nôtre. C’est la seule attitude honnête à avoir. Cela a été l’attitude de Verushka Lieutenant-Duval.

Quand ils ont constaté qu’elle avait été sanctionnée pour avoir fait son travail, 34 professeurs de l’Université d’Ottawa ont pris sa défense. Mal leur en prit.

Pourtant, ils ne faisaient que leur travail, et doublement. D’une part, ils rappelaient – car il faut toujours le rappeler – ce qu’est la nature de l’université : « nourrir la réflexion, développer l’esprit critique, permettre à tous et à toutes, peu importe leur position, d’avoir le droit de parole ». D’autre part, ils affirmaient haut et fort que Verushka Lieutenant-Duval avait fait ce qui était attendu d’elle en expliquant l’évolution sémantique de deux mots. Elle n’a pas proféré, comme on a pu le lire, des « insultes racistes ».

Depuis, ces professeurs sont soumis à la vindicte publique, « fucking f- » à l’appui.

La tradition universitaire aurait voulu que le doyen de la faculté des arts et le recteur de l’Université d’Ottawa prennent le temps d’expliquer la mission de l’université, démontrent à quoi servent les lettres et les sciences humaines, et assurent l’enseignante concernée de leur ferme et entier soutien. Pourquoi devrait-on lui reprocher de faire ce pour quoi elle a été engagée ? Or, ils n’ont pas fait, eux, leur travail. Ils ont choisi la facilité et cédé aux dénonciateurs (étudiants, commentateurs, abonnés des réseaux sociaux).

Leurs arguties sur la distinction entre « liberté d’expression » et « liberté académique » ne leur servent qu’à masquer une chose : l’esprit de liberté intellectuelle dont ils devraient être les gardiens, ils l’ont abdiqué.

Devant pareille situation, les professeurs sont appelés à prendre position, collectivement et personnellement. Ils doivent réagir à chaud, dans l’urgence d’une crise quant à la nature même de l’activité universitaire. Ils devront aussi le faire dans la durée.

Pour ma part, il est des œuvres que je me refuse à abandonner sous prétexte qu’elles seraient potentiellement choquantes pour les sensibilités d’aujourd’hui. Je continuerai à mettre au programme Candide (1759) de Voltaire. J’essaierai de montrer de nouveau comment le 19e chapitre, « Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin », est une critique féroce du colonialisme, malgré des termes que l’on n’utiliserait plus.

J’aurai à réfléchir à mes méthodes d’enseignement et à ma façon de contextualiser les œuvres du passé. Cela m’obligera à revenir sur mes propres comportements pédagogiques pour éviter des erreurs que j’ai sans doute commises au fil des ans.

Pourquoi ? Parce que c’est mon travail.