Il semblerait ces derniers jours que les lobbyistes de l’industrie plastique soient de nouveau de sortie sur toutes les tribunes pour nous resservir leur argument historique : plastique = hygiène = santé.

Agnès Le Rouzic Agnès Le Rouzic
Chargée de campagne Plastique et Océans, Greenpeace

Jouant sur la confusion entre l’usage du plastique jetable en milieu médical et celui servant à l’emballage du paquet de riz trouvé au supermarché, l’industrie continue en effet de marteler le même message depuis le début de la pandémie : le plastique à usage unique serait « essentiel à la santé et à la sécurité » de tous.

Jusqu’ici, l’argument a plutôt bien fonctionné. La consommation de plastique jetable aurait augmenté de 250 à 300 % par rapport à la période prépandémie, selon l’International Solid Waste Association.

Si cette hausse vertigineuse est attribuable en partie à la production des 125 milliards de masques et des 65 milliards de gants utilisés chaque mois à travers le monde, l’urgence sanitaire et la peur de la contamination a aussi conduit à des reculs importants. Nous n’avons qu’à penser à la hausse du suremballage associé au recours massif à la livraison, à l’interdiction du réutilisable dans certaines grandes enseignes, et à la mise sur pause de nombreux projets de lois visant à éliminer les plastiques à usage unique.

Des mythes tenaces

Pourtant, une fois passée la vérification des faits de la science, cet argument apparaît trompeur. Non seulement il fait l’impasse sur les impacts immédiats et à long terme sur la santé liés à la production de plastique, à l’élimination des déchets et à leur dissémination dans l’environnement, mais il donne aussi une fausse impression de sécurité. Concernant la COVID-19, rappelons qu’aucun cas de contamination par contact avec des surfaces n’a été confirmé à ce jour. Et comme l’ont affirmé plus de 125 experts de la santé, le plastique jetable n’a rien d’intrinsèquement hygiénique. Les virus et bactéries pathogènes peuvent s’y cacher aussi bien qu’ailleurs, comme en témoignent les récents cas de salmonellose enregistrés au Canada.

Mais le mythe est tenace et a trouvé écho auprès des consommateurs que nous sommes.

Ainsi, un récent sondage a rapporté le mois dernier que le soutien à une interdiction des plastiques jetables au Canada avait diminué par rapport à l’année précédente. Une partie des répondants se disant même en faveur d’attendre la fin de la pandémie pour prendre des mesures.

De quoi ravir l’industrie du plastique qui, non contente de ne pas avoir à revoir son modèle produire-consommer-jeter, peut se réjouir d’avoir battu en brèche les quelques avancées obtenues ces dernières années dans la lutte contre la pollution plastique. Du moins pour un temps.

Car il y a une lueur d’espoir. Une majorité de Canadiens reste en effet toujours fermement favorable à une action forte du gouvernement pour lutter contre les plastiques jetables non essentiels et polluants.

Cette majorité se demande peut-être pourquoi elle devrait faire confiance à une industrie assez irresponsable pour avoir laissé fuir des milliards de tonnes de déchets plastiques dans l’environnement sans apporter de solution viable ?

Ou comment, après 70 ans de production, cette industrie n’a été capable de recycler que 9 % du plastique produit dans le monde ? Et enfin, pourquoi investit-elle actuellement massivement au côté de sa grande sœur l’industrie pétrolière dans la production de résine de plastique vierge au moment même où elle tente de nous faire croire à l’avènement d’une économie circulaire reposant massivement sur le mythe du recyclage ?

Nous aurions raison de nous poser ces questions et de ne pas considérer le problème que sous l’angle des déchets. Avec une production annuelle dépassant les 350 millions de tonnes de résines vierges issues du pétrole, dont près de la moitié servent à la production d’emballages jetables, l’impact de cette industrie sur l’environnement, la santé et le climat va croissant. D’après les prédictions, cette production est appelée à doubler d’ici les 20 prochaines années, non en raison de la demande, mais de l’offre.

À l’heure où les journaux télévisés nous montrent des ciels orange et nous parlent de millions d’hectares de forêts partis en fumée partout sur la planète, allons-nous réellement laisser une industrie augmenter ses émissions de gaz à effet de serre pour pouvoir continuer de fabriquer des sacs plastiques, des pailles et des gobelets jetables ?

Si la santé et la sécurité des populations sont au centre des préoccupations du gouvernement, il aura tout intérêt à tenir sa promesse d’interdire les plastiques à usage unique non essentiels, et à mettre en place des incitatifs qui favorisent la transition vers une économie basée sur la réutilisation et le réemploi. En d’autres termes, à s’attaquer sans attendre à aplatir les courbes de la COVID-19 et du plastique.