Le leadership de crise explique en partie notre piètre bilan et la remontée de l’automne

Publié le 3 oct. 2020
Patrick Déry
Patrick Déry Rédacteur et analyste de politiques publiques

Le Québec est à nouveau la province la plus durement touchée par la pandémie. On rapporte plus que le double de nouveaux cas que l’Ontario et l’Alberta en proportion de notre population, et cinq fois plus que la Colombie-Britannique.

Ce n’était pas une fatalité. En août, pendant un moment, le Québec était nettement sous les provinces de l’Ouest et au même niveau que l’Ontario. L’effet de la semaine de relâche – qui a eu le dos bien large – était bel et bien terminé même si le premier ministre a encore essayé de s’y accrocher cette semaine. C’est ensuite que ça a déraillé. Pourquoi ?

Le système de santé québécois est semblable à celui des autres provinces. Le virus a pourtant frappé bien plus fort chez nous au printemps et c’est encore ici que la deuxième vague démarre en trombe. Une partie de l’explication tient à des facteurs structurels, notamment une forte centralisation, une bureaucratie paralysante et un faible recours aux technologies (du moins celles qui sont nées après le fax…). Le leadership de crise a aussi joué un rôle.

Stratégie politique

À plusieurs reprises, la stratégie politique s’est mise dans le chemin de la reddition de comptes. D’abord, les scénarios d’évolution de la pandémie que le gouvernement refusait de dévoiler. Ensuite, les listes des CHSLD touchés, qui ont disparu deux semaines sur l’ordre du premier ministre avant de réapparaître, amincies. Enfin, l’annulation des bilans quotidiens, rapidement repris devant le tollé.

Récemment encore, le Québec refusait de rendre publics les critères des différents paliers de couleur et les mesures qui accompagnent le passage d’une région au jaune, à l’orange ou au rouge.

Pourquoi peut-on facilement obtenir le plan islandais et pas le nôtre ? Ce n’est pas ainsi qu’on suscite la confiance et l’adhésion.

L’ordre des priorités a parfois étonné. Mardi dernier, quand le gouvernement a annoncé l’adoption (enfin !) de l’application de contact du gouvernement fédéral, le premier ministre a franchement expliqué pourquoi il avait attendu si longtemps : il voulait un produit développé au Québec en accord avec sa politique d’achat local.

En pleine pandémie, il était donc plus important de donner un contrat à une entreprise locale, pour quelque chose que le fédéral avait déjà payé, que de tout faire pour ralentir le virus. C’est malheureux et indéfendable. On a perdu deux précieux mois pendant que le traçage des cas ne fournissait pas. Ça donne envie d’échanger le Panier bleu pour une colère noire.

Trop peu de curiosité et d’imagination

Le gouvernement et la Santé publique semblent souvent dépassés par l’évolution des connaissances sur le virus et des meilleures pratiques (genre : la Corée du Sud, elle a fait quoi ? ), comme si le Québec devait continuellement redécouvrir lui-même ce qui a mieux et moins bien fonctionné ailleurs. En tout temps, c’est improductif. Dans une pandémie, c’est mortel.

On l’a vu avec la question des porteurs asymptomatiques. Pourquoi la Santé publique n’a-t-elle découvert qu’à la fin mars que ceux-ci pouvaient transmettre le virus ? Le phénomène était connu depuis la fin janvier et nombre d’articles ont circulé dans des médias en février. La Santé publique a-t-elle une revue de presse quotidienne ? Son directeur national la lit-elle ?

On l’a vu avec le masque, imposé sur le tard ici, alors que son adoption précoce en Asie, mais aussi dans certains pays d’Europe (Tchéquie, Slovaquie, Autriche) a mené à des scénarios fort enviables. Pendant que notre gouvernement focalisait sur les problèmes d’approvisionnement (réels) et d’autocontamination (très théoriques), les Tchèques sortaient leurs machines à coudre.

On l’a vu pour le retour à l’école. Comme on l’a noté en ces pages, le plan du Ministère insiste sur le lavage des mains et la désinfection des surfaces, mais ne dit rien sur la ventilation des classes. Pourtant, on sait depuis des mois que la transmission du virus est principalement aérienne.

Cette semaine, encore, le DHoracio Arruda expliquait qu’il trouvait les rassemblements à l’extérieur de l’école plus dangereux qu’une journée passée en classe sans masque. Une telle affirmation, décalée de ce qu’on sait des modes de transmission du virus, est inquiétante.

C’est à l’intérieur que le virus fait des ravages, pas dans les parcs et les manifestations.

Communication et confusion

La communication de crise est une catastrophe. Une multitude d’interlocuteurs se succèdent au fil des points de presse, chacun avec leur ton et leur message, se contredisant régulièrement entre eux et parfois face à eux-mêmes. Le masque est inutile. Le masque est dangereux. Le masque est recommandé. Le masque est obligatoire.

Depuis que des millions de Québécois sont passés au rouge, une salle de spectacle ou un musée déserté aux trois quarts, c’est trop. Au-delà de 25 personnes sur une patinoire, avec un plafond de 30 pieds, c’est risqué. Deux familles qui dînent ensemble dans un parc, c’est dangereux. Mais 30, 35 élèves dans une classe mal ventilée, c’est tout à fait correct… sauf s’ils se retrouvent dehors après l’école.

En plus, on nous répète constamment que tout ce qu’on nous dit peut changer le lendemain. Peut-on blâmer les Québécois d’être un peu confus et d’écouter de moins en moins ?

Le temps d’élever le niveau de jeu

Pendant que la situation s’aggravait cet automne, on a eu l’impression que le gouvernement était hypnotisé par les cas qui montaient. Le 25 août, toutes les régions du Québec étaient au vert. Certaines ont eu le temps – statistiquement – de passer au rouge avant que le gouvernement ne se décide à mettre en place quelques-unes des mesures associées à une zone orange.

On reste avec l’impression que nos décideurs ont été pris de court et qu’ils ont agi pour agir, n’ayant pas prévu que ça repartirait et ne sachant plus quoi faire pour que ça s’arrête.

On a donc refermé des endroits où l’on ne recensait que peu ou pas de cas (comme les musées et les salles de spectacle) sans rien changer pour d’autres où l’on trouve bien plus d’éclosions (les milieux de travail et les écoles).

On a même dû demander aux gens de ne pas se faire tester alors que les cas augmentent, et ceux qui passent un test attendent parfois plus d’une semaine avant de recevoir un résultat positif. Ça fait six mois, pourquoi n’est-on pas encore prêt ?

Même les mouvements de personnel, si mortels, n’ont pas encore cessé. La pénurie n’est pas une excuse : saupoudrer des employés parmi les établissements n’augmente pas leur nombre d’heures. C’est d’abord un problème d’organisation qui n’est toujours pas réglé.

On a tous compris que le gouvernement n’était pas responsable de tout ce qui a mal viré au printemps. Mais six mois ont passé depuis et le feu était pratiquement éteint en août. La crise de l’automne lui appartient.

Le temps des excuses est passé. On doit élever le niveau de jeu.

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