Le contexte de pandémie dans lequel nous vivons focalise notre attention sur des questions de santé ou d’économie. Mais l’actualité nous rappelle régulièrement à quel point la violence reste un problème social majeur. Trop de femmes ou d’enfants sont récemment morts des suites de violences intimes ou familiales. Des personnes aînées ont subi des sévices ou de la négligence dans leur famille ou dans les institutions qui les hébergeaient. Nous avons assisté à des dénonciations en chaîne d’agressions sexuelles, de violences racistes et de crimes haineux, qui démontrent l’ampleur de la situation.

Geneviève Lessard et Catherine Rossi
Respectivement directrice et chercheure, Centre RAIV (Recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles)*

On sait également que de trop nombreuses victimes souffrent en silence. Soit leur vulnérabilité rend le dévoilement de leur situation difficile ou impossible, soit leurs tentatives de dénoncer ne sont pas considérées. Mais il y a pire. Beaucoup de victimes préfèrent cacher les violences qu’elles subissent, car elles craignent que la dénonciation de leur agresseur devant la justice ne change pas grand-chose à leur souffrance ou même aggrave leur situation. Dénoncer son agresseur, c’est malheureusement encore, pour beaucoup de victimes, prendre le risque de s’exposer au regard du public ; vivre de la culpabilité et de la stigmatisation ; craindre que cela se retourne contre elles ou leurs proches par des représailles, ou encore par une médiatisation qui échappe à leur contrôle. Les données canadiennes démontrent d’ailleurs que seulement 19 % des victimes de violence intime et seulement 5 à 10 % des victimes d’agression sexuelle dénoncent leur agresseur aux autorités.

En cette journée internationale de la non-violence, nous désirons souligner l’apport indispensable de l’alliance entre le monde de la recherche scientifique et celui des milieux professionnels et institutionnels.

L’aide concrète aux victimes et aux auteurs de violences, la prise en charge des infracteurs, le déploiement de dispositifs de prévention sont absolument nécessaires. Mais il faut faire plus. L’histoire de la recherche sociale en violence au Québec a montré que l’alliance productive des expertises scientifiques et des expertises terrain mène à l’innovation sociale. Cela permet la création de nouvelles stratégies d’intervention et de prévention, ainsi que l’amélioration des dispositifs existants.

Cette alliance, c’est l’engagement social et la conviction profonde des membres de notre centre de recherche, le RAIV – Recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences. Spécialistes des violences intimes, familiales ou structurelles, nos membres sont des chercheurs et des étudiants universitaires engagés, aux expertises variées, mais ce sont aussi de nombreux professionnels provenant des milieux de pratique communautaires et institutionnels qui luttent au quotidien pour améliorer les services disponibles. Tous poursuivent un même objectif : mieux comprendre les violences et les meilleures façons de les prévenir ou les contrer. La nature appliquée et interdisciplinaire de nos recherches favorise le changement social par l’amélioration des pratiques ou des politiques publiques, afin de tendre vers une meilleure justice sociale et des rapports sociaux plus égalitaires. Le RAIV inclut par ailleurs deux équipes spécialisées : l’une en violence conjugale et l’autre sur les violences structurelles et l’accès à la justice sociale.

Chaque fois qu’un meurtre survient, nous sommes stupéfaits de constater que personne n’a pu déceler quoi que ce soit d’inquiétant avant qu’il ne soit trop tard. Chaque fois qu’une situation de violence familiale ou d’agression sexuelle est dévoilée, tout le monde s’étonne que la victime « n’ait rien dit avant » ou « ait laissé faire ». Le travail de la grande équipe des chercheurs et des partenaires du RAIV consiste à développer des moyens de permettre à tous, professionnels comme citoyens, de mieux comprendre les différents facteurs associés à divers types de violences, de développer les moyens les plus prometteurs pour les contrer, nous permettant ainsi d’avancer toujours davantage vers un RAIV de justice.

En ces temps de pandémie, n’oublions pas :

– qu’une femme sur 10 et un homme sur 20 dans la population canadienne se dit beaucoup ou énormément inquiet des violences familiales depuis le début de la crise sanitaire ;

– que cette crise sanitaire, en plus d’exacerber la violence déjà présente au sein des familles, vient entraver les possibilités d’aide dont disposent habituellement les victimes, en les isolant davantage ou en augmentant la dangerosité de leur situation.

Il est indispensable de réaliser combien la violence nous entoure, en ce temps de pandémie. Prendre position contre elle, c’est un pas de plus. Mais il importe également de chercher et proposer des solutions constamment renouvelées. C’est l’engagement de notre Centre de recherche en cette journée particulière du 2 octobre.

Bonne journée de la non-violence !

* Geneviève Lessard et Catherine Rossi sont professeures à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval.