La saison des débats présidentiels commence le 29 septembre. À quelques jours de ce premier face à face entre Donald Trump et Joe Biden, on sent la fébrilité dans les deux camps.

John Parisella John Parisella
Professeur invité au CERIUM, ancien délégué général du Québec (New York et Washington) et conseiller spécial chez National

Malgré l’avance à l’échelle nationale du démocrate Joe Biden dans les sondages, l’écart est plus serré dans les États-clés et le président Trump demeure en position de répéter son exploit de 2016 contre Hillary Clinton. Sans doute Trump voit-il dans cette première joute l’occasion de placer son adversaire sur la défensive.

Cette campagne nous apporte du jamais-vu : une pandémie qui a causé la mort de plus de 200 000 Américains et qui perdure, une économie en pleine récession avec 30 millions de chômeurs, les tensions raciales les plus marquées depuis les années 60 et la désignation prochaine d’un nouveau juge à la Cour suprême pour remplacer Ruth Bader Ginsburg. Cette nomination pourrait assurer une direction conservatrice au plus haut tribunal du pays (une priorité pour les républicains) pour plus d’une génération.

Ce premier débat promet d’être fort animé et pourrait transformer la direction de la campagne. Trump tire de l’arrière et doit absolument changer la dynamique relative à l’impact de la crise du coronavirus. Pour lui, un bon résultat au terme de la soirée du 29 septembre serait de réussir à minimiser l’impact de la pandémie sur les intentions de vote et élargir la discussion publique sur des enjeux qui l’animent. Du côté de Biden, un bilan positif serait de renforcer la tendance en sa faveur dans les sondages et ainsi créer l’élan nécessaire pour remporter l’élection.

À quoi s’attendre ?

À quoi peut-on s’attendre de ce premier face-à-face de mardi prochain ? Sera-t-il décisif sur le résultat final de l’élection ?

On peut sûrement prévoir qu’il sera fort polarisant et très agressif.

Donald Trump n’adhère pas à la règle de la civilité entre combattants dans un contexte de débat. Tirant de l’arrière dans les sondages, il sera d’attaque et vantera allègrement ses réussites tout en dénigrant son adversaire. Il fera des affirmations qui risquent d’être erronées. On peut donc s’attendre à des exercices de vérification des faits (fact-checking) dans les émissions d’analyse d’après-débat.

Le président ne manquera pas de rappeler aux électeurs qu’il a réussi à créer « l’économie la plus prospère de l’histoire américaine » avant la pandémie et de signaler la « reprise depuis ».

Trump sera en mesure de vanter son bilan dans la gestion de la crise du coronavirus tout en promettant un vaccin avant la fin de 2020 !

Il reviendra aussi sur les trois grandes promesses électorales qu’il a tenues : la réforme fiscale, la renégociation d’ententes commerciales plus favorables aux intérêts du pays et la création d’emplois qui en a résulté, ainsi que la nomination de juges plus conservateurs dans les différents tribunaux du pays.

Le fait qu’il en soit à sa troisième nomination à la Cour suprême (le nombre le plus élevé depuis Ronald Reagan), en plus de 300 nominations additionnelles au sein d’autres instances judiciaires, trouvera certainement écho auprès de la base de son parti et des groupes évangélistes.

Il faut s’attendre également à ce qu’il se livre à un puissant plaidoyer pour remplacer la juge Ginsburg et qu’il rappelle que la Constitution lui accorde ce pouvoir. Il vantera les qualités de sa candidate (il a promis de nommer une femme) et de ses positions conservatrices, particulièrement touchant le jugement pro-avortement Roe c. Wade de 1973.

Il présentera son approche « America first, Make America Great Again » comme celle de l’assurance que les États-Unis ne participeront plus à des guerres « à l’infini » (comme celles de l’Afghanistan et de l’Irak) et ne sera pas à la merci des institutions internationales et des ententes multilatérales.

Trump va aussi noter ses progrès récents au Moyen-Orient, notamment en ce qui a trait à Israël et ses voisins arabes, progrès qui ont contribué à sa candidature à titre d’éventuel lauréat du prix Nobel de la paix.

Finalement, il va présenter Joe Biden comme une façade de la gauche radicale, des socialistes et des instigateurs d’émeutes qui déferlent dans certaines villes américaines. Seul lui, Donald Trump, peut rétablir la loi et l’ordre dans les rues de ces grands centres urbains.

PHOTOS ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Joe Biden et Donald Trump

De son côté, Joe Biden gardera comme prévu l’objectif de faire de cette élection un référendum sur Donald Trump et sa gestion de la pandémie (jugée mauvaise dans l’ensemble des sondages) avec les conséquences que l’on connaît sur l’économie et le nombre de cas d’infection.

Les récentes affirmations de Trump concernant sa « bonne gestion » de la pandémie feront certainement partie des attaques de Biden.

Il fera état de l’insensibilité de Trump envers les plus vulnérables de la société et de sa démarche devant la Cour suprême pour abolir l’Obamacare. Il va marteler sur son incapacité à gérer les tensions raciales et la crise sociale dans laquelle le pays est plongé. Son objectif sera de mobiliser davantage l’aile la plus progressiste de son parti.

Biden présentera aussi sa vision d’un premier mandat Biden-Harris relativement à la reprise d’un leadership américain en matière économique, environnementale et mondiale — « America leads » plutôt qu’« America first ».

On peut prévoir qu’il fera état des tendances autoritaires de Trump, de son « amitié » pour Poutine et d’autres dictateurs et de son comportement intimidateur envers ses concitoyens dont les opinions diffèrent des siennes. La récente publication du livre de Bob Woodward, Rage, dans lequel Trump est largement cité à son désavantage va lui fournir des munitions supplémentaires.

Finalement, Biden devra aussi présenter sa vision à propos de la succession de la juge Ginsburg. Que fera-t-il pour assurer la défense des intérêts des femmes, l’accès à l’avortement, le droit de vote des minorités, le contrôle des armes à feu et les droits des LGBTQ ? Ces questions sont au cœur même des priorités de sa coalition électorale, et les actions posées par Trump envers les tribunaux mettent tout cela en péril.

Force est de reconnaître que les conventions d’août dernier ont eu peu d’impact sur le déroulement de cette campagne. On peut toutefois s’attendre à ce que ce premier débat laisse sa marque. Il pourrait changer la donne et déterminer le résultat de cette élection comme aucun autre débat dans le passé.