La question linguistique revient dans les nouvelles. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) vient de sortir une étude qui révèle, sans grande surprise, que la connaissance de l’anglais demeure une exigence d’embauche dans beaucoup d’entreprises et d’administrations publiques à Montréal. La présence de l’anglais dans toutes les sphères de la vie inquiète. Le ministre Simon Jolin-Barrette nous promet une nouvelle politique linguistique pour bientôt. Assurer la primauté du français dans ce coin d’Amérique nécessitera toujours un État fort. La « loi 101 » était nécessaire et le restera.

Mario Polèse Mario Polèse
Professeur émérite, Institut national de la recherche scientifique, Montréal

Cependant, une confusion persiste sur la nature du défi ; plus précisément, sur la place de l’anglais au Québec, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Par une espèce de pudeur compréhensible, on n’aime pas parler de l’éléphant dans la pièce : la présence d’une importante population anglo-québécoise, concentrée à Montréal, avec ses institutions et ses droits, quelque 700 000 âmes (la population du Nouveau-Brunswick). Aucun parti politique, heureusement, ne parle d’abroger ses droits ou encore de supprimer ses institutions. Personne ne parle d’expulser l’Université McGill, une richesse pour le Québec. De plus, l’anglais est la langue seconde usuelle de plusieurs nations autochtones du Québec. Bref, l’anglais ne sera jamais vraiment une langue étrangère au Québec. Elle y aura toujours droit de cité.

En regardant la place de l’anglais au Québec, il importe de ne pas mélanger deux choses : l’anglais comme langue de gens d’ici et l’anglais comme lingua franca universelle.

Les raisons de la montée de l’anglais sont bien connues : elle est aujourd’hui la langue universelle du commerce, de la finance, de la science et du tourisme. Le défi sur ce plan n’est pas différent à Montréal, à Québec ou à Paris. Le commerçant dans le centre-ville sait que ses préposés doivent pouvoir servir en anglais les touristes ou gens d’affaires de passage chinois, allemands, américains, etc. L’étudiante en sciences à l’Université Laval (comme à la Sorbonne) sait, comme son professeur, qu’elle devra maîtriser l’anglais pour être reconnue par la communauté scientifique internationale, langue des colloques et des grandes revues scientifiques. L’entrepreneur de la Beauce (comme de Provence) sait que la langue de communication avec ses clients et ses fournisseurs japonais sera l’anglais. La connaissance de l’anglais fait partie aujourd’hui de la culture générale, comme les mathématiques, pour tout jeune qui a la moindre ambition. En cela, le jeune Québécois n’est pas différent de son cousin français. Selon la Commission européenne, presque 40 % des adultes français peuvent aujourd’hui converser dans la langue de Shakespeare, pourcentage qui monte à 90 % pour les Néerlandais ; mais n’en fait pas pour autant des « Anglais ».

L’anglais n’est pas à la veille de disparaître des rues d’Amsterdam, de Paris ou de Montréal comme langue de culture générale et d’échanges avec des tiers. L’une des conséquences heureuses de la loi 101 est que les Québécois (francophones) peuvent aujourd’hui, comme les Néerlandais, s’approprier l’anglais sans peur de perdre leur âme. Dans le Québec dont je rêve, la grande majorité des jeunes parleront bien l’anglais, outil indispensable de la conquête du monde.

Immigration, éducation

Hors Montréal, à quelques exceptions près, il n’y a pas de problème linguistique, pas plus qu’en Auvergne. L’immigrant qui débarque à Québec ou à Trois-Rivières ne risque pas de l’angliciser. C’est bien simple. Il n’y a pas de population anglophone suffisante pour que l’anglais soit une langue usuelle de la vie quotidienne et des services publics. La situation à Montréal est tout autre, surtout dans des quartiers à forte présence anglophone. L’immigrant voit rapidement qu’il peut employer l’anglais, comme le français, pour ses relations avec d’autres et avec l’État. Le défi linguistique y prend donc une autre allure. Tout poste, y compris dans la fonction publique, qui comporte des contacts avec le public exigera nécessairement la connaissance de l’anglais. L’anglais sera également une langue de communication interne dans des lieux de travail à forte présence anglophone (McGill, CSEM, municipalités ou arrondissements de l’Ouest-de-l’Île, etc.), sans parler des entreprises où beaucoup de collègues seront des anglophones, habitués à employer leur langue. Bref, l’immigrant voit rapidement qu’il lui faut les deux langues s’il veut maximiser ses chances de trouver un emploi. Cela ne changera pas.

Plusieurs mesures sont mises de l’avant, comme soumettre les entreprises à charte fédérale à la loi 101 ou l’obligation des personnes morales (entreprises et institutions) de communiquer avec l’État québécois en français, des mesures certes souhaitables pour renforcer le français au Québec, mais qui ne modifieront pas fondamentalement la réalité montréalaise.

Imposer des certificats de francisation aux PME de moins de 50 employés ne changera rien aux réalités démographiques sur le terrain, tout en étant parfaitement inutile hors Montréal et un fardeau administratif de plus dont les PME n’ont certainement pas besoin.

La clé reste l’école, et cela à trois titres. Pour la première génération d’immigrants, l’État devra réinvestir dans des cours de francisation, en principe en faire une obligation pour tous ceux qui en ont besoin. Pour la deuxième génération (et les enfants arrivés jeunes), l’obligation de fréquenter l’école française demeure la pièce maîtresse de la loi 101. Si l’école française fait bien son travail, et tout indique que c’est le cas, les enfants de la loi 101 demanderont naturellement de vivre en français. Mais l’école anglaise doit aussi faire partie de la solution. En principe, les enfants qui sortent aujourd’hui du système anglophone doivent parfaitement maîtriser le français, condition de base, mais serait-il possible de faire davantage pour les sensibiliser à l’importance d’employer le français comme langue publique ? À la base, tout ressortissant québécois doit avoir le sentiment que son confrère ou sa consœur parle le français, même si ce n’est pas sa langue. J’ose penser que nos anglophones (j’en suis un) sont des alliés dans la lutte, qui ne sera jamais totalement gagnée, pour assurer la primauté du français dans ce petit coin d’Amérique.