Il y a exactement 70 ans, le 4 septembre 1950, ouvrait au sein du sanatorium Prévost la toute première école de gardes-malades auxiliaires du Québec (et probablement du Canada).

Alexandre Klein
Alexandre Klein Unité de recherche sur l’histoire du nursing, École des sciences infirmières, Université d’Ottawa

L’objectif de sa fondatrice, la garde-malade Charlotte Tassé (1893-1974), était de répondre à la pénurie de main-d’œuvre qui touchait alors la province en créant, sur le modèle des practical nurses états-uniennes, une toute nouvelle classe de soignantes en mesure d’assister leurs collègues infirmières à l’hôpital ou de les remplacer en service privé (du moins pour certaines catégories de malades). Elle avait d’ailleurs pensé à tout : de la couleur turquoise du liseré sur leur coiffe à l’abeille travaillante qui leur servirait d’insigne en passant par leur slogan : « S’oublier pour soulager ».

Il faut dire qu’elle n’en était pas à son coup d’essai : en octobre 1919, quelques semaines seulement après son arrivée dans le tout nouveau sanatorium du DAlbert Prévost, elle avait inauguré une école de gardes-malades qui, jusqu’en 1947, avait formé plusieurs dizaines de jeunes Québécoises. Trente ans plus tard, alors qu’elle était à la tête de cette institution psychiatrique d’avant-garde située sur le bord de la rivière des Prairies et qu’elle envisageait l’ouverture de sa nouvelle école, elle avait pris le soin d’étudier, pendant plus d’un an, ce qui se faisait aux États-Unis, et notamment quels étaient la formation et le profil de ces practical nurses, qui existaient depuis longtemps déjà au sud de la frontière. Elle avait ensuite mis sur pied une formation condensée (en regard des trois ans de formation des infirmières licenciées) incluant 171 heures d’enseignement technique et théorique, combinées à six mois de stage pratique dans un hôpital général. Une fois diplômées, les gardes-malades auxiliaires devaient en effet être en mesure d’assurer tous les soins aux malades, notamment l’administration des médicaments et l’exécution des traitements et pansements prescrits par le médecin.

Le succès de cette nouvelle formation fut quasi immédiat puisque dès l’automne 1950 près d’une vingtaine d’étudiantes s’inscrivirent à la nouvelle école. Le lundi 25 juin 1951, au cours d’une cérémonie intime au sanatorium, Yvette Auger, Cécile Pagé et Anne-Marie Simard reçurent leur diplôme des mains de Charlotte Tassé, devenant ainsi les toutes premières gardes-malades auxiliaires du Québec. En octobre, deux autres étudiantes étaient à leur tour diplômées.

Rapidement, le Comité des Hôpitaux de Québec s’intéressa à cette profession émergente, pleine de promesses face à la pénurie d’infirmières que connaissait alors, et depuis quelque temps déjà, la province.

En décembre 1951, il mit sur pied un sous-comité des écoles de gardes-malades auxiliaires, dont il confia la responsabilité à garde Tassé, avec pour objectif d’implanter des écoles partout dans la province. En 1953, il existait déjà cinq écoles reconnues par le Comité, en 1958 elles étaient 12, et 1969, 42 ! En 20 ans, ce sont pas moins de 5800 gardes-malades et infirmières auxiliaires qui furent formées à travers toute la province.

L’école-pilote du sanatorium Prévost (devenue en 1955 l’Institut Albert-Prévost) ferma, elle, ses portes en 1967. Charlotte Tassé, qui était alors âgée de 74 ans, s’était retirée trois ans auparavant de la vie professionnelle active, après son éviction de sa propre institution à la suite d’un conflit avec le psychiatre et futur politicien Camille Laurin qui avait abouti à la mise en place par le gouvernement Lesage d’une commission d’enquête sur la gestion de l’établissement (la commission Régnier). Elle avait également cédé en 1963, sa revue La garde-malade canadienne-française (créée en 1928 et devenue en 1957 Les cahiers du nursing canadien, puis Les cahiers du nursing) qui devint l’année suivante la revue officielle de la toute nouvelle Association des gardes-malades et infirmières auxiliaires de la province de Québec. Elle décédera finalement en 1974 à l’Hôtel-Dieu de Montréal avant d’être enterrée dans son village natal d’Henryville.

Aujourd’hui, l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec compte plus de 29 000 membres (dont quelque 3000 hommes). Tous les deux ans, lors de son congrès, il remet à l’un ou l’une d’entre eux le Prix d’excellence Charlotte-Tassé, en mémoire de la fondatrice de leur profession. C’est l’une des rares occasions d’entendre encore prononcer le nom de celle qui fut pourtant l’une des principales actrices de l’évolution des soins infirmiers au Québec au cours du XXe siècle.