Premier d’une série de six textes sur la politique américaine à la veille des élections présidentielles, la bataille du Brexit au Royaume-Uni et la montée du populisme en Italie, en France et en Allemagne

Steven High Steven High
Professeur au département d’histoire de l’Université Concordia*

Les Américains iront aux urnes en novembre pour choisir leur prochain président après le chaos, les turbulences et les évènements extrêmement troublants des quatre dernières années sous l’administration Trump. Avant que la pandémie meurtrière frappe le pays de plein fouet, la plupart des commentateurs donnaient Trump favori. Or, sa gestion catastrophique de la crise de santé publique a changé la dynamique politique, mais il pourrait quand même être réélu. Comment expliquer sa popularité qui ne se dément pas ?

Depuis l’élection de Trump en 2016, le débat fait rage autour des raisons de sa victoire. Beaucoup l’attribuent entièrement et uniquement au racisme. Le New York Times a même demandé à son lectorat de la classe moyenne de délaisser la « Left Behind Theory », cette théorie selon laquelle ce sont les électeurs délaissés sur le plan géographique et économique qui ont donné la victoire à Trump. Dans cette logique, c’est le racisme blanc, et non la trahison des classes sociales, qui explique la montée de Trump.

Le sociologue Satnam Virdee, entre autres, nous encourage à remettre en question l’analyse toujours plus polarisante des classes sociales et de la race, et à reconnaître la relation entre le capitalisme, les luttes de classe et les inégalités raciales. La classe ouvrière est souvent dépeinte comme blanche par les médias, alors qu’elle est multiraciale. C’est vrai aux États-Unis, mais en Europe également.

En 2016, les démocrates ont perdu le collège électoral lorsque des États du mur bleu (Blue Wall) – la Pennsylvanie, l’Ohio, le Michigan, le Wisconsin et l’Iowa – ont choisi Trump. Ces cinq États avaient pourtant voté deux fois pour Barack Obama. Leur appartenance à ce qu’on appelle la ceinture de rouille (Rust Belt) suggère fortement que la classe sociale a joué un rôle.

Les données sur le vote par comté ont largement confirmé cette hypothèse. Les démocrates ont perdu 20 % des votes dans beaucoup de régions désindustrialisées. Une étude montre que les ménages comptant une personne syndiquée en Ohio qui avaient voté pour Obama dans une proportion de 23 % en 2012 ont voté pour Trump dans une proportion de 9 % en 2016. Ces électeurs flottants de la classe ouvrière ne sont pas d’emblée considérés comme des racistes, mais ils étaient blancs en très grande majorité, ce qui est d’intérêt.

Dans ces cinq États, Trump a obtenu 335 000 votes supplémentaires de ménages gagnant moins de 50 000 $ par année, mais Hilary Clinton en a perdu 1,17 million. Les électeurs de la classe ouvrière de toutes les origines raciales ont été nombreux à rester à la maison le jour du scrutin.

Tout cela donne à penser que le parti de Franklin Roosevelt et de la « nouvelle donne » est aux prises avec un problème de classes sociales de plus en plus important.

Les collectivités ouvrières sont rongées par un sentiment de rage et de trahison. J’ai interviewé des centaines de travailleurs déplacés au fil des années, et le portrait est clair.

La révolte populiste se prépare depuis longtemps. Jimmy Carter s’est attaqué à l’inflation plutôt qu’au chômage dans les années 1970, et Barack Obama a tendu la main aux banques plutôt qu’aux propriétaires de maison en 2008. Les démocrates ont défendu les accords commerciaux qui ont nui à l’Amérique industrielle. Huit millions d’emplois ont été perdus dans le secteur manufacturier entre 1979 et 2010. Plus récemment, Bill Clinton a signé l’Accord de libre-échange nord-américain.

Il est donc révélateur que ce soit Trump, et non Hilary Clinton, qui a montré du doigt l’injustice de ces accords commerciaux et la perte des emplois manufacturiers aux mains des pays à faible coût de main-d’œuvre. Et il est tristement ironique que ce soit Trump qui a insisté sur la renégociation de l’ALENA pour mieux protéger les travailleurs américains. Cette belle mise en scène politique pourrait même l’aider à remporter la victoire de nouveau.

Deux visions de la désindustrialisation

La désindustrialisation de l’Amérique a été un désastre pour les travailleurs. Ces changements de fond ont quand même été bien accueillis par certains « progressistes » de la classe moyenne. Ces industries étaient déshumanisantes, polluantes, bien souvent dominées par des hommes, et elles faisaient souvent partie d’un empire. Autant de problèmes qui peuvent rendre politiquement acceptable la fermeture d’une industrie aux yeux des citoyens, surtout pour ceux qui ne gravitent pas dans les mêmes cercles sociaux que les personnes directement touchées par la situation.

Mais il y a plus que cela. L’anthropologue Kathryn Marie Dudley a interviewé des enseignants de Kenosha, une ville désindustrialisée du Wisconsin, qui lui ont dit que leurs élèves issus de la classe ouvrière commenceraient peut-être à prendre leur éducation au sérieux. Les fermetures d’usines ont servi de « rituel de dégradation du statut, c’est-à-dire la reconnaissance culturelle que les cols bleus ont un statut social inférieur à celui qu’ils revendiquaient » [traduction libre].

Pour certains diplômés universitaires, ces cols bleus ne méritaient tout simplement pas leurs salaires et leur mode de vie habituellement associés à la classe moyenne. L’ascension sociale de bien des travailleurs est le fruit d’une négociation collective et non d’une réalisation individuelle.

Il y a très peu de place pour la solidarité chez ceux qui croient que nous vivons dans une méritocratie. À leurs yeux, ceux qui sont au bas de l’échelle méritent de s’y trouver.

Maintenant plus que jamais, nous devons en finir avec la dichotomie de la race et des classes sociales si nous voulons offrir une solution de rechange crédible au populisme de droite. Le centrisme néolibéral ne suffira pas.

*Steven High dirige un projet de recherche transnational de sept ans sur la désindustrialisation. La série est d’ailleurs commanditée par le projet de recherche « Deindustrialization and the Politics of our Time » (« Désindustrialisation et politiques de notre temps ») de l’Université Concordia, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Demain : « La guerre de Trump contre les villes noires »