Dans le chaos de la communication moderne, comment et pourquoi un message réussit-il à plaire ? Par l’analyse méthodique des connaissances scientifiques disponibles, Bertrand Labasse explore les logiques de production et de réception des discours.

Le matin du 27 février 2015, une grave affaire agitait les réseaux sociaux. Son enjeu était de déterminer la juste couleur d’une robe, d’ailleurs assez laide, sur laquelle un internaute et son amie n’avaient pu s’accorder la veille.

Peu après, une allusion ironique dans un cours de troisième année me valut une attention inaccoutumée : enfin quelque chose d’intéressant. Intéressant pour moi également : combien d’étudiants avaient-ils pu saisir l’allusion ? Vingt-quatre sur vingt-neuf levèrent la main, les yeux brillants. Le cours étant consacré aux rapports entre journalisme et littérature, on pouvait en effet s’attendre à ce que ses participants portent une certaine attention aux grands débats publics. Combien étaient en mesure d’indiquer le nom, ou au moins le poste, d’un ministre venant de démissionner (l’actualité fédérale et provinciale canadienne offrait cette semaine-là l’embarras du choix) ? Trois mains se levèrent avec hésitation. Peut-être la barre était-elle trop haute. Combien d’étudiants pouvaient-ils mentionner l’un des sujets, n’importe lequel, susceptibles de figurer à la une de l’un des quotidiens du jour ? Trois également. Sur vingt-neuf.

Ce pourrait être le moment d’emboucher les antiques trompettes de la déploration générationnelle, ou, mieux encore, de se rappeler la frappante distinction que Neil Postman opérait trente ans plus tôt (le web n’existait même pas…) entre Le meilleur des mondes et 1984 : Huxley et Orwell ne prophétisaient pas la même chose. Orwell prévenait que nous serions dominés par une oppression imposée de l’extérieur. Mais dans la vision de Huxley, aucun Big Brother n’était nécessaire pour priver les gens de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Selon sa perspective, les gens en viendraient à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui annulent leurs capacités à penser. Ce que craignait Orwell, c’était ceux qui interdiraient les livres. Ce que craignait Huxley était qu’il n’y aurait pas de raison d’interdire un livre, car il n’y aurait personne qui désirerait en lire. (1986 p. vii).

Convenons-en, les perspectives actuelles ne rassureraient pas Postman. Le temps semble bien loin où Condorcet, indifférent à la contradiction que constituait sa propre condamnation à mort, poursuivait l’écriture de son « tableau historique des progrès de l’esprit humain ».

Toute néophobie mise à part, les évolutions du marché discursif évoquées plus haut – surabondance informationnelle, relativisme, crise de l’attention… – semblent inexorablement confirmer l’hypothèse soutenue par Tichenor, Donohue et Olien (1970) d’un effet de knowledge gap, fossé de connaissances que tout afflux d’information tendrait à élargir entre l’aristocratie culturelle capable de s’y intéresser et la vaine populace.

Mais avant de se réfugier du bon côté de ce fossé, abandonnant le reste des terres aux zombies du divertissement virtuel, puisons à nouveau dans nos souvenirs pour revisiter un de ces lieux où règnerait encore l’esprit. Un colloque international d’universitaires, public qui n’est pas connu pour la frivolité de ses préférences discursives (c’est un stéréotype, mais les stéréotypes sont des outils de réduction de l’effort cognitif face à la complexité du réel). L’orateur – ce n’était pas moi – déroule son exposé et présente un exemple lexicologique, tiré d’un récit de Samuel de Champlain :

Dieu vint à cest homme, & luy demanda où estoit son petunoir, l’homme print son petunoir, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup ; Apres avoir bien petuné, Dieu ro [m] pit ledict petunoir en plusieurs pieces, & l’homme luy demanda, Pourquoy as-tu rompu mon petunoir ?

Des yeux s’ouvrent dans l’assistance, jusque-là écrasée par tant d’érudition. Inconscient de ce frémissement, l’orateur poursuit. N’y tenant plus, un participant (pas moi non plus) finit par l’interrompre. « Mais pourquoi ? — Pourquoi quoi donc ? — Pourquoi Dieu a-t-il fait ça ? — Oh, je ne sais pas, c’était juste un exemple. » Les chercheurs de deux continents lâchent un gémissement de frustration : cette bouffée soudaine d’effet cognitif ne tenait pas la promesse de pertinence qu’elle avait brièvement fait miroiter. Mais pendant une minute, la majorité des participants (moi compris) avait été cognitivement indistinguable d’une classe de maternelle attendant, bouche ouverte, le dénouement d’un conte. Et j’aime à penser que le lecteur, lui aussi, aimerait en connaître la fin. On voit ici la force de l’effet cognitif, capable de légitimer dans une enceinte scientifique une question parfaitement incongrue dans un tel contexte. On peut même soupeser cette force : quoique ladite question m’ait taraudé depuis lors (pourquoi Dieu a-t-il donc cassé la pipe de ce malheureux ?) elle n’a jamais eu la puissance nécessaire pour me traîner vers la bibliothèque. Les zombies, c’est nous tous : les louches séductions de l’effet cognitif ne sont pas l’apanage des nouvelles générations ou des fractions les moins diplômées du corps social. Elles sont plus profondes que ça.

Les difficultés commencent lorsque l’on tente de les caractériser. Comme toujours, la question est simple à formuler – « qu’est-ce qui suscite notre intérêt ? » –, mais, on s’en doute, la réponse l’est moins.

En comparaison, le problème de l’effort cognitif ressemble même, rétrospectivement, à un modèle d’ordonnancement conceptuel et de consensus scientifique. On distingue bien une sorte de consensus à propos de l’intérêt, mais c’est celui qui, sous les plumes les plus diverses, déplore depuis un demi-siècle au moins la confusion et l’insuffisance des recherches sur cette question. Ou, plutôt, ces questions, car chaque angle d’approche construit par définition un objet différent. Pour les courants les plus classiques ou les mieux nourris par une demande institutionnelle d’expertise, l’intérêt se confond plus ou moins avec la motivation scolaire (psychopédagogie) et avec la disposition pour un travail (orientation professionnelle), quand il ne concerne pas plutôt la psychologie clinique (obsession, asthénie…). Mais c’est aussi une attitude (curiosité, attention), ou un sentiment (affinité), une émotion ou encore bien d’autres choses (implication, besoin), à moins qu’elles n’appartiennent à l’une des catégories précédentes, en supposant que celles-ci ne soient pas les mêmes…

IMAGE FOURNIE PAR LES PRESSES DE L’UNIVERSITÉ D’OTTAWA

La valeur des informations – Ressorts et contraintes du marché des idées, Bertrand Labasse, Les Presses de l’Université d’Ottawa, août 2020, 420 pages.