Le Vieux-Terrebonne des années 60 ne payait pas de mine. Plusieurs bâtiments étaient délabrés, quelques-uns parmi les plus intéressants étaient démolis, les édifices de l’Île-des-Moulins étaient dans un état pour le moins précaire tandis que l’île accueillait un parc de maisons mobiles.

Gérard Beaudet
Gérard Beaudet Urbaniste émérite, professeur titulaire à l'École d’urbanisme et d’architecture de paysage, Université de Montréal*

L’avenir du secteur historique était d’autant plus sombre qu’une opération de rénovation urbaine planifiée à la fin de la décennie devait entraîner la destruction de la plupart des bâtiments et un réaménagement complet du Bas-de-la-Côte.

Diverses initiatives citoyennes et les coûts sociaux et économiques prohibitifs de ce projet ont temporairement permis de sauver la mise. Le classement de trois maisons, l’enregistrement d’autant d’aires de protection de même que le classement et l’acquisition de l’Île-des-Moulins par le ministère des Affaires culturelles entraînent un changement de cap. La restauration des moulins de l’île en permet la redécouverte et celle du secteur historique attenant.

Ces mesures de protection mises en œuvre dans les années 70 sont relayées, dans les années 80, par l’adoption d’une vision urbanistique de l’avenir du Vieux-Terrebonne. La construction de l’ensemble résidentiel Terrebourg à l’emplacement de l’ancienne place publique, devenue friche, initie une dynamique de mise en valeur en vertu de laquelle le secteur historique est considéré comme un ensemble urbain plutôt que comme une simple collection de bâtiments anciens. Ce qui constitue à mon avis une expérience-phare à l’échelle québécoise prenait son envol.

Les initiatives des décennies suivantes ont poursuivi sur cette lancée. Un équilibre précaire entre conservation et redéveloppement de même qu’entre respect de l’architecture patrimoniale et apport contemporain a été maintenu.

C’est dans ce contexte que s’est révélé l’intérêt d’une densification propice à la consolidation de la fonction résidentielle. Si la superficie de plusieurs emplacements, combinée à une empreinte au sol de bâtiments anciens relativement modeste, constitue une occasion de densification, celle-ci ne doit cependant pas être élevée au rang de principe vertueux. Elle comporte un certain nombre d’inconvénients et de risques dont celui d’une banalisation des cadres bâtis vernaculaires et d’une surenchère immobilière. Or, l’histoire montre qu’il est mal avisé de négliger les conséquences d’une surconstruction, particulièrement si elle se concrétise à la bonne franquette et à la petite semaine.

Tendances inquiétantes

C’est pourquoi certaines tendances récentes m’inquiètent. Tout se passe comme s’il fallait absolument combler tous les vides légués par l’histoire, peu importe leur valeur intrinsèque. Or, le rapport entre les vides et les pleins est une des dimensions fondamentales de la morphologie urbaine. Par conséquent, ce qui, aux yeux d’un promoteur, est une bonne occasion d’affaires n’est pas nécessairement souhaitable d’un point de vue urbanistique. Mais encore faut-il, pour faire la part des choses, avoir une vision à opposer aux prétentions parfois excessives des promoteurs immobiliers.

Mon inquiétude est d’autant plus grande qu’on semble accepter d’emblée le principe de l’adoption de dérogations aux règles d’urbanisme en vigueur pour faciliter certains projets.

Ce qui a de quoi étonner quand on sait que la Ville a récemment mené une consultation publique sur l’avenir du Vieux-Terrebonne et que la vision qui doit en découler n’a toujours pas été rendue publique. Or, en ce domaine, mon expérience m’a depuis longtemps incité à me méfier des négociations entre la Ville et le promoteur menées en l’absence d’un cadre de référence formel.

Dans ce contexte, les propos rassurants des membres du conseil municipal ne me rassurent guère. D’autant que le premier magistrat de la municipalité ne semble pas particulièrement préoccupé par le Vieux-Terrebonne, comme l’a montré son absence à l’atelier consacré au patrimoine dans le cadre de l’agora métropolitaine de 2018 (il était formellement nommé comme panéliste) et, plus récemment, à une assemblée publique sur l’adoption d’un nouveau cadre réglementaire pour le Vieux-Terrebonne.

Les trois dernières années ont malheureusement montré que l’avenir du patrimoine architectural et urbain est toujours précaire et qu’il ne faut jamais tenir pour acquis l’engagement des élus en faveur de la conservation. D’autant que le ministère de la Culture et des Communications ne s’est guère montré à la hauteur de sa mission durant la même période. Heureusement, aucune démolition imminente n’est à craindre dans le Vieux-Terrebonne. Il serait néanmoins extrêmement dommage que quelques « maladresses » compromettent durablement ce qui a été jusqu’à maintenant une expérience-phare au simple motif que la densification est inévitable.

* Gérard Beaudet est l’auteur de Comment le vieux Terrebonne est devenu le Vieux-Terrebonne (Les éditions GID, 2018)