Le format virtuel appauvrit les interactions

François Richer François Richer
Professeur de neuropsychologie, Université du Québec à Montréal

À l’écran, à part les mots, tout est moins clair et moins impressionnant. Les interactions en ligne manquent d’immersion et d’émotions.

Un spectacle sans auditoire. Une rencontre importante sans un lieu pour l’ancrer dans les mémoires. Qu’il s’agisse d’une réunion, d’un évènement ou d’une classe, le format virtuel appauvrit les interactions, les rendant moins riches et moins impressionnantes.

Depuis l’avènement du cinéma, les écrans ont toujours posé un défi pour le réalisme de l’évènement et l’émotivité de l’interaction. Bien avant l’internet, le sociologue Marshall McLuhan avait souligné à quel point les canaux de communication qu’on utilise façonnent nos interactions ou nos messages. Il voyait la télé comme un média froid. Que penserait-il de nos rencontres en ligne ?

En ligne, la présence incomplète des autres crée un manque de données sensorielles, un manque d’immersion. Les discussions sont moins fluides. On devine moins qui veut parler. On ne distingue pas clairement les regards ou les expressions faciales, on peut moins décoder les signes discrets du langage non verbal. On voit moins les petits mouvements qui signalent l’intérêt, l’interrogation, l’assentiment ou le désaccord. Des signaux discrets comme les regards ou le flux des échanges transmettent aussi les rapports d’influence et de pouvoir et, quand ils deviennent plus flous, les dynamiques sociales sont moins claires.

Les limites d’immersion sont encore plus criantes à cause de l’absence de lieu commun, d’un contexte spatial qui ancre l’action et l’évènement. L’espace oriente le scénario. Sans espace de référence, l’action est plus fragmentée, l’évènement est moins engageant et moins mémorable, un peu comme un film qui change de scène rapidement.

Le manque d’immersion en ligne vient aussi d’une présence incomplète de soi. On a le sentiment d’être moins regardé, ce qui nous incite en outre à nous habiller de façon plus décontractée et à écouter moins attentivement.

Certaines personnes souffrant d’anxiété sociale préfèrent être moins regardées, mais même si l’interaction naturelle est parfois une source de stress, elle est aussi une source de sécurité, de motivation et de sens.

À cause de ses limites d’immersion, l’interaction en ligne manque d’émotion. Plusieurs signaux passent moins bien à l’écran :

1) La chaleur humaine qui nous réconforte et prévient la déprime.

2) L’enthousiasme qui alimente l’inspiration.

3) L’entregent et la « présence » qui aide à convaincre les autres.

4) La détresse qui mobilise l’empathie et la compassion.

Certaines personnes charismatiques peuvent compenser le manque d’intensité émotionnelle des échanges virtuels, mais nous ne sommes pas tous de grands acteurs ou de grands tribuns.

Il faut aussi de l’émotion pour bien apprendre. Notre cerveau se sert des petits signaux émotifs comme l’étonnement ou le plaisir social pour soutenir notre intérêt et retenir l’information. Ces signaux aident à entretenir la conversation dans notre tête et à faire des liens entre ce qu’on apprend et nos connaissances préalables. Ils aident aussi à mieux situer l’information dans nos récits mentaux et à penser à s’en servir au moment opportun. Sans la proximité et les micro-signaux des autres, on devient plus passif et moins attentif.

Les ambiances de fête et le décorum des évènements d’envergure sont aussi difficiles à reproduire en ligne. Célébrer en ligne, c’est comme boire du champagne dans un verre de papier. On y croit moins. On ne se laisse pas autant emporter par l’atmosphère.

L’écran nous prive un peu de la contagion émotionnelle essentielle à ces ambiances. Cette contagion émotionnelle de l’évènement alimente notre sentiment d’appartenance et notre engagement. Elle aide aussi à faire fondre nos inhibitions et à suspendre notre scepticisme.

Quand on regarde un évènement à l’écran, voir et entendre un auditoire de participants présents sur place nous aide à sentir qu’on y participe. Cette présence par personne interposée, abondamment utilisée en cinéma, augmente notre engagement dans l’évènement et l’importance qu’on lui attribue. Imaginez le président John F. Kennedy qui annonce seul sur un petit écran qu’on va aller sur la lune.

Nos instincts sociaux ont des racines profondes. Quand la tribu se réunissait pour préparer la chasse ou un autre grand projet, la présence des autres nous donnait du courage, un sentiment d’appartenance et une passion pour la cause. Il faut se sentir impliqué pour pleinement ressentir les influences sociales et être convaincu par la personne qui s’adresse à nous. C’est souvent ce qui nous donne envie d’adhérer à une idée et de fournir notre plein potentiel.

Améliorer l’immersion et l’émotion

Les cinéastes ont su compenser les lacunes de l’écran à coup de gros plans, de mouvements de caméra, de musique enlevante et d’effets spéciaux. Quelles améliorations pourront enrichir nos interactions virtuelles et les rendre plus immersives ? Un lieu virtuel partagé, comme un univers de jeu vidéo, permettrait un déplacement du regard dans un contexte continu et des zooms variables. L’intelligence artificielle saura-t-elle moduler les gros plans et les déplacements de caméra selon le contexte comme un réalisateur expérimenté ? Le son deviendra-t-il plus réaliste avec des effets audio 3D ? Les formations en art dramatique trouveront-elles une nouvelle niche dans l’amélioration du charisme et de la « présence » en ligne ?

En attendant, le live a clairement l’avantage.