Le Liban est à genoux.

Louis de Lorimier Louis de Lorimier
Ancien ambassadeur du Canada au Liban, l’auteur est fellow de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM-UQAM)

L’explosion catastrophique dans le port de Beyrouth est un nouvel évènement révélateur de la totale incompétence et de la corruption de la classe politique libanaise, contestée depuis plusieurs mois par la rue libanaise, qui exige la démission de tous les leaders politiques, au premier chef le président, le gouvernement et le Parlement. Leur niveau de déliquescence et de faillite est devenu intolérable. Le Canada doit se montrer à la hauteur du moment.

En appelant à des réformes démocratiques et socioéconomiques profondes et en indiquant qu’aucune aide canadienne ne transitera par les structures politiques en place, mais plutôt par l’ONU et les ONG, Ottawa emboîte le pas à la France et à l’Europe, qui exercent une pression maximum pour le départ des autorités en place. Comme la communauté internationale, Ottawa a annoncé une aide ponctuelle humanitaire pour gérer les conséquences immédiates de l’explosion. C’est bien. Mais le plus gros reste à faire, car la crise est autant politique qu’économique et financière.

Toute solution devra passer par le départ de tous les acteurs politiques libanais issus de toutes les communautés confondues. La tâche sera colossale.

Depuis même avant la terrible guerre civile qui a sévi entre 1975 et 1990 et qui a fait des centaines de milliers de victimes, les membres des grandes familles libanaises chrétiennes, musulmanes sunnites, chiites et druzes ont confisqué le pouvoir politique, paralysant et appauvrissant le pays au profit d’intérêts politiques et financiers étrangers ou personnels, d’où le soulèvement populaire de la dernière année, qui exige la démission du gouvernement et la poursuite des corrompus qui se sont malhonnêtement enrichis au cours de plusieurs décennies.

L’explosion catastrophique d’il y a quelques jours est la goutte qui a fait déborder le vase. La pression sur la classe politique s’est accrue. Le premier ministre, Hassan Diab, qui vient d’annoncer sa démission et celle de son gouvernement, reconnaissant que l’explosion du port de Beyrouth était le résultat de la « corruption endémique » qui se retrouve dans tous les recoins de l’administration libanaise et s’estimant impuissant à y remédier. Lors d’une conférence internationale sur l’internet à laquelle même Donald Trump a participé, le président français, qui coordonne la réponse internationale, ne s’est pas gêné pour exiger que toute aide ne transite que par des structures non gouvernementales, exprimant ainsi très ouvertement sa totale perte de confiance envers les dirigeants du pays. Et il insiste sur la nécessité de réformes politiques et administratives approfondies.

Relations intenses et soutenues avec le Canada

Le Canada a toujours entretenu des relations intenses et soutenues d’amitié avec le Liban. Ces relations se sont notamment traduites par une immigration massive des Libanais au Canada, toutes appartenances confessionnelles et communautaires confondues. Cela ne s’est pas démenti tout au long de la tumultueuse histoire de ce pays prisonnier de sa position géographique précaire au Proche Orient, coincé entre Israël au sud et la Syrie à l’est, qui n’ont eu de cesse de le déstabiliser.

L’histoire du Liban est une succession ininterrompue d’attentats, d’assassinats politiques, d’affrontements militaires, d’invasions et de guerres civiles, menés pour des intérêts étrangers par Libanais interposés. Durant l’été 2006, le Canada n’a pas hésité à débourser 100 millions pour venir en aide à nos concitoyens d’origine libanaise lors du conflit opposant Israël et le Hezbollah libanais. Plus de 15 000 personnes avaient été évacuées et rapatriées au Canada.

Bien sûr, les relations entre le Liban et le Canada ne se sont pas limitées à l’immigration. Les liens politiques, culturels, éducatifs, financiers et commerciaux se sont fortement développés. Pour illustrer la proximité des deux pays, il y a eu notamment la Lebanese Canadian Bank et quelques universités portant la mention « canadienne » dans leur nom. N’eût été la déstabilisation à peu près permanente qu’a subi le Liban de la part de ses voisins, nos relations seraient encore plus profondes. Rappelons-nous qu’au début des années 2000, Air Canada devait établir un vol direct entre Beyrouth et Montréal, signe de l’importance de ce pays pour le Canada, autorisation qui a été retirée par Ottawa quelques jours avant le vol inaugural sous la pression de Washington, à la demande, sans doute, de Tel Aviv.

L’heure étant à l’assistance humanitaire, l’annonce par Ottawa d’une aide immédiate de 5 millions et la création d’un fonds de contrepartie des dons du public jusqu’à concurrence de 2 millions sont appropriées.

Mais il importera aussi pour le Canada d’accompagner le mouvement populaire de la rue libanaise, qui exige des réformes en profondeur.

C’est bien que le Canada dénonce la corruption et l’incompétence de la classe politique au pouvoir et se prononce en faveur d’élections démocratiques, mais ce n’est qu’un début. Le Canada devra se montrer très engagé et généreux afin d’aider cet extraordinaire pays ami à se remettre sur pied, sur le plan tant politique, économique que social.