La quasi-totalité de la population ne profite pas de ces stationnements pour bateaux

Léonce Naud
Léonce Naud Géographe, Québec

Les médias font parfois état de l’intérêt de municipalités ou de ministères à consacrer d’importantes sommes d’argent puisées dans le Trésor public afin d’entretenir ou de développer des clubs privés aquatiques (marinas), stationnements liquides réservés à des yachts ou voiliers de grand prix dont la possession et l’usage sont hors de portée de la quasi-totalité de la population. Présentement, la marina de Lachine s’efforce de persuader la Ville de Montréal de maintenir le monopole dont elle jouit dans l’accès et l’usage d’un plan d’eau public, une ressource qui appartient en propre à toute la population.

Voici la description d’une marina par un armateur du Saint-Laurent : « Une marina ? C’est comme si un groupe de propriétaires de voitures de fort prix avait persuadé les gouvernements d’aménager puis d’entretenir à coup de millions, aux frais des contribuables, de luxueux stationnements pour y remiser leurs gros chars. Une marina, c’est un stationnement sur l’eau plutôt que sur la terre, réservé à des yachts ou des voiliers inaccessibles pour la plupart des gens, un stationnement payé par le reste de la population qui en est exclue et n’en profite pas. »

Des rades ou des bassins publics

L’utilisation des plans d’eau publics pour le commerce, la récréation et le loisir repose sur de rares points d’ancrage dispersés le long des rives, essentiellement des quais, des bassins, des estacades, des brise-lames, des plages et autres ouvrages analogues. La rentabilité économique et sociale de ces infrastructures riveraines est fonction de leur polyvalence et de leur aptitude à satisfaire un éventail diversifié des goûts et des besoins du plus grand nombre d’usagers. Un aménagement planifié à la façon des marinas, qui ne répond aux besoins que d’une catégorie étroite d’usagers, ne répond pas aux critères sociaux ou économiques. Ces derniers prescrivent de répartir de la façon la plus efficace possible des ressources rares entre différents groupes concurrents d’usagers pour atteindre un maximum de rentabilité.

Quant aux gouvernements, ils doivent veiller à ce que les ouvrages côtiers répartissent de la façon la plus efficace possible l’accès et l’usage des plans d’eau (mers, lacs, fleuves, rades, bassins…) entre le plus grand nombre possible d’utilisateurs. La tâche des gouvernements n’est pas de construire ou d’arroser de millions de dollars des clubs privés répondant uniquement aux besoins d’une minorité de bien nantis. Au contraire, ils doivent concevoir et aménager des rades polyvalentes ouvertes à tous, prélevant des contributions proportionnées selon les utilisateurs pour assurer leur entretien et fonctionnement. Rades et bassins à flot ne peuvent trouver une justification économique et sociale qu’en étant aménagés de sorte à offrir une polyvalence d’usages accessibles à l’ensemble de la population : pontons, chaloupes, canots, kayaks, planches, yachts, voiliers, bateaux de plaisance ou de croisières/excursions, plages, etc. Une clientèle nombreuse souhaitera alors utiliser de tels plans d’eau protégés.

Il est scandaleux que la quasi-totalité de la population ne puisse profiter d’aménagements conçus seulement pour y remiser des yachts ou des voiliers de fort prix, étant donné que la plupart de ces équipements lourds ont été aménagés en prélevant des centaines de millions de dollars dans le Trésor public.

Rentabilité économique

Le Québec ne dispose pas d’études comparatives portant sur la rentabilité économique respective des marinas en regard de celle de rades publiques et polyvalentes. On parle ici de recherches effectuées en complète indépendance des milieux du nautisme, ce qui est loin d’être généralement le cas dans ce domaine. Aux États-Unis, les administrations gouvernementales s’intéressent de près aux retombées sociales et économiques des infrastructures donnant accès à la population aux plans d’eau publics.

Voilà un domaine auquel nos gouvernements devraient réfléchir avant de transférer d’autres millions de dollars à des clubs privés aquatiques qui ne sont rien d’autre que des stationnements pour bateaux de prix, utilisés exclusivement par une minorité de bien nantis, système qui ignore les intérêts de l’immense majorité de la population.