Cette année, le festival Just for Laughs a eu à s’ajuster aux réalités de la pandémie et conséquemment, cet incontournable montréalais a été remis à l’automne.

Martine St-Victor
Martine St-Victor Stratège en communication et fondatrice de Milagro Atelier de relations publiques

Nous n’avons donc pas eu droit cet été aux habituelles salles de spectacle bondées ni de voir dans nos rues les mégastars de la comédie, les mêmes que nous connaissons du petit et du grand écran américain. La programmation du festival Just for Laughs aurait été un nécessaire boost moral après des mois d’incertitude, d’anxiété et de deuils.

Mais aujourd’hui plus que jamais, la comédie n’est plus seulement pour rigoler. Elle peut nous orienter et nous servir de gut check. Le 26 juillet dernier, la publicité « America Wake Up » a été mise en ligne. Anti-Donald Trump, on y voit des images du président et de ses acolytes entrecoupées de troublantes images de bulletins de nouvelles. Le tout narré par l’iconique et défunt humoriste George Carlin, extrait d’un de ses spectacles de 2005. Quinze ans plus tard – 12 ans après sa mort –, des mots qui sont encore aujourd’hui bien à propos.

Dans une entrevue en 1984, la grande dame de la télévision américaine Barbara Walters posait la question suivante au tout aussi grand Johnny Carson : « Lorsque vous entrez à la maison et que vous réfléchissez à un tas de choses, ce pays vous inquiète-t-il ? Y a-t-il des choses qui vous dérangent, mais dont vous ne parlerez jamais en ondes ? » Ce à quoi Carson – qui était encore l’incontestable roi des émissions de fin de soirée aux États-Unis – répondit : « Je crois qu’un des dangers lorsqu’on est humoriste – ce qui je suis, essentiellement – est que si on se prend trop au sérieux et qu’on commente les problèmes sociaux, notre sens de l’humour va en souffrir. »

Je comprends. Sauf qu’aujourd’hui, les émissions de fin de soirée ne sont pas seulement regardées en direct, elles sont vues en ligne et leurs extraits sont partagés des centaines de milliers de fois dans diverses plateformes. Jamais la portée de ces émissions n’a été aussi grande. Et si l’humour de ces ambassadeurs du rire souffre, en échange d’appels à l’engagement social et au militantisme, ça me va.

Si ces humoristes sont capables de sensibiliser les électeurs et de les encourager à voter, ils devraient se prévaloir de ce pouvoir, au moins jusqu’au 3 novembre prochain.

La popularité et la portée des talk-shows ne sont évidemment pas uniques aux États-Unis. Si l’imitation est la plus sincère des flatteries, les Colbert et Fallon de ce monde sont bien servis au Québec où leur influence, côté style, est évidente dans nos émissions de fin de soirée.

En juin dernier, l’initiative ShareTheMic est apparue dans le paysage de la culture populaire. Des personnalités à grande portée ont renoncé temporairement à leurs plateformes respectives – réseaux sociaux et traditionnels – et les ont offertes à des gens ayant un rayonnement plus discret, mais dont les messages devraient être entendus de tous. C’est une bonne idée, et seul le temps nous dira si cette initiative aura été plus efficace qu’éphémère.

Mais l’heure est grave et les humoristes influents devraient utiliser leur micro au lieu de le partager. À la manière de Carlin et de Coluche, et à celle de Chappelle aussi. En juin dernier, Dave Chappelle, qui est un préféré des festivaliers et qui a fait ses premières classes à Just for Laughs, a lancé 8:46 sur Netflix et sur YouTube. C’est un cri du cœur de 26 minutes avec le meurtre de George Floyd comme artère principale. 8:46 est aussi un diagnostic des bouleversements sociaux du moment. L’intention n’était pas de faire rire, mais plutôt de faire réfléchir.

J’ai déjà écrit dans ce journal que tous les Noirs n’ont pas à être Martin Luther King, que toutes les femmes n’ont pas à être Gloria Steinem et que tous les homosexuels n’ont pas à être Harvey Milk. Mais en ces temps troubles, plus d’humoristes devraient être militants. Parce que leur influence est indéniable.

Pour plusieurs d’entre nous, nommer des humoristes est plus facile que de nommer des élus. On peut réciter des sketches de comédie mieux qu’on peut expliquer certains projets de loi.

C’est une réalité que plusieurs politiciens ont comprise depuis au moins 1968, l’année où on a vu Richard Nixon à l’émission Laugh-In, présentée au réseau NBC.

Jamais le rôle de l’humour n’a été aussi essentiel aux changements sociaux qu’aujourd’hui. Les meilleurs humoristes nous prennent par les émotions. On oublie rarement le moment où un humoriste nous a ébranlé, nous a fait réfléchir et, oui, fait rire aussi. Très peu de politiciens ont ce pouvoir.

Des anciens diplômés de Just for Laughs comme Trevor Noah, Hasan Minhaj, John Oliver et la Canadienne Samantha Bee empruntent des sentiers ignorés par Carson. J’aimerais tant que plus de personnalités de ce côté-ci de la frontière les y rejoignent. Si les derniers mois ont produit une conclusion qu’on ne peut nier – parce qu’appuyée par les chiffres –, c’est que les maux sociaux et les injustices raciales n’existent pas seulement aux États-Unis. On les retrouve aussi au Québec et ailleurs au Canada.

Pourquoi cette réalité n’est-elle pas plus présente dans les sketches et les monologues de nos humoristes et nos animateurs les plus influents ? Quelques-uns le font, mais pas assez. Ce n’est pas un solo qui va faire changer la chanson. C’est une chorale. La rentrée culturelle sera-t-elle annonciatrice d’un nouveau ton à la télévision et sur les planches du pays ?

« Je ne veux pas être lourd, mais on doit dire les choses », s’exclamait Dave Chappelle dans 8:46. Les blagues peuvent attendre, mais pas la justice et l’égalité.