Que ce soit de manière anonyme, sans le nommer, à la police ou dans les réseaux sociaux, dénoncer son agresseur est d’abord et avant tout une question de conviction.

Publié le 25 juill. 2020
MAHÉ FALL Survivante et intervenante auprès des victimes de violences sexuelles*

Avant même de trouver le courage de verbaliser la pire expérience de ma vie, avant même de prendre mon souffle et d’ouvrir la bouche, je fais face à un combat intérieur inimaginable pour plusieurs. Je reconstitue le fil des évènements, je tente de comprendre, je pèse le pour et le contre, je doute…

Était-ce vraiment une agression ? Les gestes étaient-ils assez graves ? Suis-je assez traumatisée ? Est-ce un malentendu ? Ne m’a-t-il pas entendue ? Ai-je donné une fausse impression d’être à l'aise, sans le vouloir, malgré moi ? Suis-je capable de me trahir de la sorte ? Mon silence résigné a-t-il pu être interprété comme un consentement tardif ? Est-ce que le fait que je réponde à son texto du lendemain signifie que je ne me sentais pas agressée ? Est-ce normal que ça m’ait pris autant de temps pour reconnaître que mes limites avaient été franchies ? Suis-je la seule ? Utilise-t-il souvent ces trucs sournois, ces pièges, ces mensonges ? En gardant le silence, est-ce que je protège un prédateur ? Pourrais-je sauver d’autres femmes en le dénonçant ? Même une seule ?

Était-ce « seulement » un évènement isolé, une erreur de jugement, un manque d’éducation, un accident ? A-t-il déjà fait une prise de conscience ? Reconnaît-il son geste ? S’est-il déjà engagé dans un processus d’aide qui serait influencé par ma dénonciation publique ? A-t-il déjà tenté de réparer ses torts ?

M’accusera-t-on de le dénoncer pour les « mauvaises raisons », par vengeance, par égoïsme ? Suis-je capable de raconter les évènements plusieurs fois de manières exactes et identiques ? Serai-je crue ? Serai-je entendue ? Remettra-t-on en question ce que je suis certaine d’avoir vécu ? Serai-je traînée dans la boue ? Est-ce que je teinte ou brise ma propre réputation si je m’identifie comme une victime ? Me qualifiera-t-on de « femme brisée », de « femme souillée », de « femme opportuniste » ? Est-ce que je m’identifie comme une cible fragile et facile pour d’autres agresseurs ?

Puis-je le dénoncer même si je ne suis pas irréprochable, même si je ne suis pas parfaite ? Mon histoire sera-t-elle le prochain potin du jour ? Fera-t-on des blagues à mon sujet ? Ai-je l’air de crier au loup si je dénonce plusieurs agresseurs ? Lequel devrais-je choisir de dénoncer, alors ?

Ai-je vraiment envie de soumettre ce souvenir douloureux au jugement des autres ? Me prendra-t-on en pitié ? Serai-je scrutée à la loupe pour déterminer comment j’aurais pu me défendre ? Me prendra-t-on par surprise avec des questions à ce sujet dans l’avenir ? Fera-t-on semblant de ne pas savoir ? Est-ce que je risque de perdre le contrôle de MON histoire ? Vais-je diviser notre entourage commun ?

Puis-je tolérer que des personnes choisissent de le soutenir et gardent contact avec lui ? Essayera-t-il de me recontacter ? Insistera-t-il pour donner sa version ? Serai-je critiquée si je refuse de l’écouter ? Puis-je tolérer qu’on applaudisse ses excuses expéditives, précipitées et insensibles ? Est-ce qu’il se victimisera ? Est-ce qu’il dévoilera d’autres éléments de mon intimité pour se venger ? Mettra-t-il ses menaces à exécution ?

En fin de compte… Vais-je me sentir libérée après l’avoir dénoncé ?

Je souhaite une reconnaissance des gestes, une reconnaissance de mes sentiments, une prise de conscience, des remords sincères, un changement de comportement et empêcher qu’il y ait d’autres victimes. Cela implique nécessairement que je prenne le risque de dévoiler mon agression. Y a-t-il une solution de rechange ? Je la prendrais volontiers !

Le prix à payer en brisant le silence est immense. Suis-je donc convaincue ?

Alors, il y a les statistiques. Alors, il y a les déclarations à la police. Alors, il y a les listes et les témoignages dans les réseaux sociaux.

Et il y a toutes les histoires et les noms qui resteront dans l’ombre, parce que la lumière brûle la peau des victimes, parfois même plus que celle des agresseurs.

* Depuis 2010, l’auteure a accompagné plus de 800 hommes et femmes ayant vécu une agression sexuelle.

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