Que ce soit de manière anonyme, sans le nommer, à la police ou dans les réseaux sociaux, dénoncer son agresseur est d’abord et avant tout une question de conviction.

MAHÉ FALL
Survivante et intervenante auprès des victimes de violences sexuelles*

Avant même de trouver le courage de verbaliser la pire expérience de ma vie, avant même de prendre mon souffle et d’ouvrir la bouche, je fais face à un combat intérieur inimaginable pour plusieurs. Je reconstitue le fil des évènements, je tente de comprendre, je pèse le pour et le contre, je doute…

Était-ce vraiment une agression ? Les gestes étaient-ils assez graves ? Suis-je assez traumatisée ? Est-ce un malentendu ? Ne m’a-t-il pas entendue ? Ai-je donné une fausse impression d’être à l'aise, sans le vouloir, malgré moi ? Suis-je capable de me trahir de la sorte ? Mon silence résigné a-t-il pu être interprété comme un consentement tardif ? Est-ce que le fait que je réponde à son texto du lendemain signifie que je ne me sentais pas agressée ? Est-ce normal que ça m’ait pris autant de temps pour reconnaître que mes limites avaient été franchies ? Suis-je la seule ? Utilise-t-il souvent ces trucs sournois, ces pièges, ces mensonges ? En gardant le silence, est-ce que je protège un prédateur ? Pourrais-je sauver d’autres femmes en le dénonçant ? Même une seule ?

Était-ce « seulement » un évènement isolé, une erreur de jugement, un manque d’éducation, un accident ? A-t-il déjà fait une prise de conscience ? Reconnaît-il son geste ? S’est-il déjà engagé dans un processus d’aide qui serait influencé par ma dénonciation publique ? A-t-il déjà tenté de réparer ses torts ?

M’accusera-t-on de le dénoncer pour les « mauvaises raisons », par vengeance, par égoïsme ? Suis-je capable de raconter les évènements plusieurs fois de manières exactes et identiques ? Serai-je crue ? Serai-je entendue ? Remettra-t-on en question ce que je suis certaine d’avoir vécu ? Serai-je traînée dans la boue ? Est-ce que je teinte ou brise ma propre réputation si je m’identifie comme une victime ? Me qualifiera-t-on de « femme brisée », de « femme souillée », de « femme opportuniste » ? Est-ce que je m’identifie comme une cible fragile et facile pour d’autres agresseurs ?

Puis-je le dénoncer même si je ne suis pas irréprochable, même si je ne suis pas parfaite ? Mon histoire sera-t-elle le prochain potin du jour ? Fera-t-on des blagues à mon sujet ? Ai-je l’air de crier au loup si je dénonce plusieurs agresseurs ? Lequel devrais-je choisir de dénoncer, alors ?

Ai-je vraiment envie de soumettre ce souvenir douloureux au jugement des autres ? Me prendra-t-on en pitié ? Serai-je scrutée à la loupe pour déterminer comment j’aurais pu me défendre ? Me prendra-t-on par surprise avec des questions à ce sujet dans l’avenir ? Fera-t-on semblant de ne pas savoir ? Est-ce que je risque de perdre le contrôle de MON histoire ? Vais-je diviser notre entourage commun ?

Puis-je tolérer que des personnes choisissent de le soutenir et gardent contact avec lui ? Essayera-t-il de me recontacter ? Insistera-t-il pour donner sa version ? Serai-je critiquée si je refuse de l’écouter ? Puis-je tolérer qu’on applaudisse ses excuses expéditives, précipitées et insensibles ? Est-ce qu’il se victimisera ? Est-ce qu’il dévoilera d’autres éléments de mon intimité pour se venger ? Mettra-t-il ses menaces à exécution ?

En fin de compte… Vais-je me sentir libérée après l’avoir dénoncé ?

Je souhaite une reconnaissance des gestes, une reconnaissance de mes sentiments, une prise de conscience, des remords sincères, un changement de comportement et empêcher qu’il y ait d’autres victimes. Cela implique nécessairement que je prenne le risque de dévoiler mon agression. Y a-t-il une solution de rechange ? Je la prendrais volontiers !

Le prix à payer en brisant le silence est immense. Suis-je donc convaincue ?

Alors, il y a les statistiques. Alors, il y a les déclarations à la police. Alors, il y a les listes et les témoignages dans les réseaux sociaux.

Et il y a toutes les histoires et les noms qui resteront dans l’ombre, parce que la lumière brûle la peau des victimes, parfois même plus que celle des agresseurs.

* Depuis 2010, l’auteure a accompagné plus de 800 hommes et femmes ayant vécu une agression sexuelle.