Voici le septième d’une série de textes d’opinion sur les effets sociaux à long terme de la pandémie, rédigé par des membres du Comité sur les impacts de la COVID-19 de la Fondation Pierre Elliott Trudeau

Eric M. Meslin Eric M. Meslin
Président du Conseil des académies canadiennes (CAC) et membre du comité sur les impacts de la COVID-19 de la Fondation Pierre Elliott Trudeau

Vardit Ravitsky Vardit Ravitsky
Professeure de bioéthique à l’Université de Montréal, présidente de l’Association internationale de bioéthique et du comité sur les impacts de la COVID-19 de la Fondation Pierre Elliott Trudeau

Les gens d’un certain âge se souviennent où ils étaient le 28 janvier 1986, lorsque la navette spatiale Challenger a explosé peu après son lancement, tuant sept astronautes, dont une enseignante. D’autres se souviennent où ils étaient lors des attentats du World Trade Center ou de l’accident de train à Lac-Mégantic.

À première vue, la COVID-19 a peu de choses en commun avec des événements aussi visibles, immédiats et dévastateurs. L’ampleur de la pandémie éclipse ces autres événements en termes de décès, de personnes touchées ou d’impact potentiel sur l’économie mondiale.

Une pandémie est également différente parce qu’elle se déploie dans le temps. La déclaration d’une pandémie n’est pas basée sur l’observation de l’événement à la télévision. Elle est plutôt une décision politique fondée sur des preuves et des jugements. L’OMS a déclaré une pandémie le 11 mars 2020, après avoir mené des recherches, consulté et délibéré de manière approfondie. Il en sera de même lorsque l’OMS annoncera que la pandémie est terminée.

Mais il y a des similitudes.

Tout d’abord, lorsque des catastrophes complexes surviennent, qu’il s’agisse d’un désastre aérospatial, d’une attaque terroriste ou d’une pandémie mondiale, nous devons résister à la tentation de les traiter comme si leur cause était un événement unique qui aurait pu être facilement évité.

Dans le cas du désastre de Challenger, on peut penser que la cause était un O-ring devenant cassant sous des températures glaciales, comme l’a démontré à la télévision de l’époque le physicien Richard Feynman, lauréat du prix Nobel, en plongeant un tel O-ring dans une tasse d’eau glacée.

Un contexte axé sur les valeurs

Mais comme l’a révélé la commission présidentielle chargée de l’enquête sur cet accident, c’est un ensemble complexe d’actions préalables – décisions, directives politiques, fixation de priorités et culture de la prise de risque – qui ont également été à l’origine de la catastrophe. Ce contexte complexe était moins axé sur les faits que sur les valeurs : quel devrait être un niveau de risque acceptable ? Quel niveau de sécurité est suffisamment sécuritaire ?

Nous pouvons faire remonter les origines spécifiques des pandémies à un moment et un lieu, comme le premier patient infecté ou la transmission d’un virus d’un animal à un humain. Comme pour Challenger, l’origine de la COVID-19 ne se résume pas seulement à son apparition dans un marché en Chine.

Savoir que c’est là le point de départ n’est pas le plus important. Mais il est essentiel de comprendre les valeurs complexes et les considérations politiques qui entrent en jeu dans le développement de notre réponse. Il n’est donc pas surprenant que la réaction à COVID-19 ait varié, parfois de manière spectaculaire, selon les régions et les pays.

Deuxièmement, nous sommes maintenant au cœur de la pandémie. Nous en savons plus qu’avant, mais nous avons encore beaucoup à apprendre et à décider. Nos efforts actuels vont-ils venir à bout de la COVID-19 ? Supprimer le virus jusqu’à un retour ultérieur ? La COVID-19 deviendra-t-elle une autre maladie saisonnière prise en charge relativement couramment par notre système de santé ? Un vaccin perturbera-t-il le virus ?

C’est un moment frustrant pour les décideurs politiques et le public, car nous détestons l’incertitude. Nous préférons le noir et le blanc, mais la réalité est grise. Les décisions politiques, telles que l’ouverture des écoles et des entreprises, l’approche concernant le port du masque, la restriction des déplacements, sont déjà assez difficiles à prendre en présence de preuves solides.

Mais au milieu d’une pandémie, les preuves émergent et évoluent peu à peu. Un médicament éventuel semble prometteur, puis un essai clinique est décourageant. Lorsque les preuves sont incomplètes ou ambiguës, la prise de décision éclairée par les preuves devient un slogan plus qu’une stratégie.

Troisièmement, lorsque nous utilisons des données probantes pour prendre des décisions politiques, nous devons également tenir compte des principes et des valeurs éthiques que nous appliquons et dont nous débattons depuis des siècles : maximiser le bien-être et les avantages, promouvoir l’équité et la justice, éviter les discriminations injustes, protéger les moins bien lotis et les plus vulnérables, maintenir la transparence dans la prise de décision, dire la vérité au public.

Une liste n’est cependant pas une recette. Il y aura des conflits – par exemple, entre la protection de la santé publique et la liberté. La mise en balance de ces considérations éthiques est complexe, mais d’une importance capitale. Elles constituent le fondement de notre contrat social, un contrat qui sera mis à rude épreuve pendant la période d’incertitude à venir.

Enfin, l’une des victimes sous-estimées des événements tragiques est la confiance : la confiance dans la science, dans le gouvernement, dans les autres membres de notre communauté. Prendre des décisions qui affectent le bien-être et la sécurité des autres – qu’ils soient astronautes ou citoyens – est une responsabilité immense. Les bonnes décisions engendrent une plus grande confiance. Il sera difficile de se frayer un chemin dans l’ombre. L’éthique et les preuves peuvent nous aider à y voir plus clair.