Dans le sillage de la vague de dénonciations d’abus sexuels déferlant sur le Québec, 150 femmes de la communauté littéraire ont signé une lettre publique pour souligner que le milieu de l’édition est lui aussi gangrené par une culture du silence favorisant le harcèlement des femmes par des hommes.

JONATHAN GUILBAULT JONATHAN GUILBAULT
Éditeur de Novalis

Le constat est suivi d’un vigoureux appel à l’action formulé en plus d’une vingtaine de demandes adressées à divers acteurs et organismes du milieu littéraire.

Qu’en penser ?

L’initiative me paraît se distinguer avantageusement de bien d’autres actions ayant créé des remous ces derniers jours dans les réseaux sociaux.

Tout d’abord par son sens des responsabilités. Elle n’a pas pris le chemin périlleux de la liste de bourreaux présumés, qui frappe davantage l’imaginaire populaire, mais dont les risques de dérapage vers l’amalgame, l’injustice, le lynchage et la diffamation devraient inquiéter quiconque apprécie vivre dans un État de droit.

À la place d’une liste, la lettre de ces femmes somme les diverses associations professionnelles de prendre leurs responsabilités. Et demande aux hommes d’entendre, de réfléchir, d’agir.

Mais l’initiative se démarque surtout par son intelligence. Elle décortique avec une finesse implacable l’état des lieux, les racines du problème, les solutions nécessaires.

Tous et toutes ne se sentiront pas également à l’aise dans cette prose exigeante, presque 2500 mots qui demandent parfois une certaine familiarité avec les codes du milieu.

Mais, justement, la force de cette lettre se trouve aussi dans la précision de sa portée : loin de vouloir convaincre toute la planète, elle s’adresse directement au milieu littéraire québécois, droit dans les yeux, en utilisant le langage de ses monstres sacrés :

« On peut également songer à la valorisation, dans le milieu littéraire, de la liberté, de la transgression, de l’ouverture d’esprit et de l’anticonformisme, ces valeurs détournées de leur signification profonde pour masquer, faciliter et légitimer des comportements abusifs. »

C’est d’une telle justesse !

J’ai étudié en littérature française au début des années 2000, à Montréal. Très vite, j’ai soupesé la valeur que l’on attribuait à la transgression. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé, lors de ma première année d’étude, à prendre à revers l’émergence du courant féministe.

Car j’y voyais là un nouveau conformisme à combattre. Pour jouer à l’original, au libre-penseur, je lui opposais alors, avec une assurance décomplexée, « le génie proprement masculin de la parole vraiment créatrice ».

Je ne me rendais pas compte que si je pouvais avancer de telles âneries sans me faire ridiculiser, c’est que je me conformais, en fait, à la culture dominante. Une culture qui permettait aux hommes de dire n’importe quoi et aux professeurs de coucher avec leurs étudiantes.

C’était moi, le conformiste.

Aujourd’hui, je suis éditeur et donc membre de ce milieu du livre dénoncé comme toxique pour bien des femmes. Je le fréquente trop peu pour témoigner personnellement de la validité du diagnostic des 150 signataires. Mais ce que j’ai pu observer dans le milieu universitaire m’incline fortement à lui donner beaucoup de crédit.

En fait, c’est également ce que j’ai pu observer dans un tout autre milieu, lui aussi secoué par une crise d’une nature similaire, qui balaie toute réserve que je pourrais avoir.

Comme croyant et comme éditeur de livres religieux, je connais bien l’Église catholique et je la considère comme ma seconde famille, bien avant le milieu du livre. Et Dieu n’est pas seul à savoir à quel point une certaine forme de conformisme inconscient y favorise des abus de toutes sortes.

En témoigne la difficulté des études féministes (voire de toute approche critique) à irriguer en profondeur la pensée de l’Église. Elles sont souvent taxées, par le courant conservateur, d’être conformistes par rapport aux idées à la mode, à « l’esprit du monde » jugé opposé à l’Esprit de vérité.

En fait, c’est encore la même inversion : les vrais conformistes sont plutôt ceux qui sont incapables de penser et d’agir en dehors des cadres pastoraux et théologiques dominants depuis des siècles, malgré l’évidence criante des injustices et des souffrances que crée ce statu quo.

Bref, dans bien des milieux, nous sommes encore loin d’une culture saine et égalitaire. Les taches aveugles en matière de relations hommes-femmes demeurent vastes comme des silences.

Merci à ces 150 femmes de nous dessiller les yeux et de nous intimer à l’action.