Ces dernières semaines, de nombreux militants s’en sont pris aux monuments de l’histoire officielle. Ce mouvement est d’ampleur internationale.

MARC-ANDRÉ CYR MARC-ANDRÉ CYR
Historien politique

De Gaulle et Colbert (France), Churchill (Royaume-Uni), Davis, Lee et Roosevelt (États-Unis), Colston (Royaume-Uni), Montanelli (Italie) : les monuments à la gloire de ces « grands » hommes ont été peinturés, fracturés, déboulonnés, détruits.

Au Québec, de nombreux assauts contre les monuments en hommage aux « grands » personnages ont également été commis. Les statues de John A. Macdonald et, plus récemment, de Dollard des Ormeaux ont été couvertes de graffitis et de peinture.

Naturellement, les actions de ces « vandales » et de ces « censeurs » sont unanimement condamnées par la classe politique. Dans la foulée du larmoyant refus de prendre en charge le racisme systémique présent dans les institutions, les nationalistes québécois, du moins les plus conservateurs d’entre eux, accusent même les déboulonneurs de statues de vouloir « culpabiliser » les Québécois.

Autrement dit, en s’en prenant aux statues des colonialistes, des racistes et des exploiteurs, on s’en prendrait à la totalité du peuple. À l’aide d’on ne sait quelle formule magique dont la recette est détenue par les seuls nationalistes, on fait ainsi de ces « grands » personnages la personnification de l’ensemble de la population passée ET présente.

Pour arriver à un tel rétrécissement tout en préservant l’idolâtrie qu’ils dédient à leurs « grands » personnages historiques, ces polisseurs de monuments doivent faire du peuple et de son passé complexe une « chose » unique ayant une âme et une personnalité. C’est ainsi seulement qu’on peut solidariser les colonialistes aux colonisés, les travailleurs exploités aux patrons, Duplessis à ses « enfants » et les généraux décorés aux déserteurs anonymes. Et c’est ainsi seulement qu’un idéologue conservateur bien connu au Québec peut faire de Christophe Colomb – à l’aide de la novlangue orwellienne et au mépris de l’histoire et de la géographie la plus élémentaire – un « découvreur » qui « incarne l’intrépidité d’une civilisation » (17 juin 2020).

Cette histoire officielle et sacrée est celle de l’État. Elle incarne une source presque inépuisable de légitimité, voire de réconfort pour les classes dirigeantes voulant faire passer leur intérêt pour universel.

Cette fausse et prétentieuse objectivité témoigne de la puissance de la subjectivité des vainqueurs. Elle permet aux classes dirigeantes de piger dans l’infini buffet d’évènements historiques le matériau édifiant un récit répondant à ses besoins.

Martyrs ou héros, défaites ou victoires, traumatismes ou moments d’extase : le passé permet à ceux qui dominent le présent de se faire éclater positivement la panse. Au mépris des victimes, il est dégradé en un vaste butin culturel légitimant les hiérarchies actuelles. Il devient dès lors légendes, tableaux, films, livres, cérémonies officielles, jours fériés, discours et monuments.

C’est ce récit officiel, et qui n’est rien d’autre qu’un exercice permanent de réécriture du passé, que les idéologues conservateurs protègent. Mais par un renversement propre à notre époque, ce sont désormais les déboulonneurs de statues qui sont accusés, et par ceux-là mêmes qui incarnent la figure typique du conseiller du prince et de l’intellectuel organique du pouvoir, d’être des apôtres de la « rectitude politique ».

Cette polémique – nous allions écrire « débat », mais le terme serait trop généreux – le confirme. Les vaincus subissent la défaite deux fois plutôt qu’une.

Au temps qui est le leur, ils sont battus, violés, conquis, spoliés et exploités. Au temps qui est le nôtre, ils sont calomniés, instrumentalisés ou oubliés. Les statues et autres monuments rendant hommage aux actions héroïques des dirigeants témoignent de cette double défaite. Derrière le « grand » Churchill se trouvent des centaines de milliers de victimes de l’impérialisme et du racisme anglais ; derrière le « grand » de Gaulle se trouve les « bougnoules » (comme il les appelait lui-même) torturés d’Algérie ; et derrière le « grand » Macdonald se trouve sa volonté d’affamer volontairement les autochtones, d’exterminer les métis, de marginaliser les Canadiens français et de préserver le « caractère aryen » (ce sont ses mots) du Canada.

Les classes dominantes sont héritières de cette histoire. Elles ont raison d’y être attachées, de s’y identifier et d’être scandalisées par la destruction de ses symboles. C’est bel et bien de leur emprise sur le passé dont il est question. Toutefois, contrairement aux idéologues aimant s’inventer un passé à leur mesure, les « vandales » ne réécrivent pas l’histoire. Ils tentent, bien au contraire, de la faire.