L’histoire des États-Unis n’est pas toute l’histoire

Lori Saint-Martin Lori Saint-Martin
Écrivaine et professeure de littérature à l’UQAM

Dans la foulée des protestations de masse qui ont suivi les atroces violences policières commises aux États-Unis dans les dernières semaines, on voit circuler beaucoup de listes de lecture sur le racisme systémique et l’anti-racisme. Lectures fortes et inspirantes, vitales même. Mais ces listes, presque exclusivement composées d’essais écrits par des personnes noires des États-Unis, manquent à leur tour de diversité et font oublier la réalité d’ailleurs.

En lisant exclusivement sur les États-Unis, on s’empêche de connaître l’histoire du Québec et du Canada, les formes spécifiques que l’oppression, le racisme systémique et la violence privée et d’État ont prises et prennent chez nous. Outre qu’on ignore souvent jusqu’aux noms des personnes qui ont été assassinées ou qui ont lutté pour la justice chez nous, on risque de conclure que « tout est bien pire ailleurs ». Attitude qui sert trop souvent à justifier la complaisance et l’inaction chez soi.

Autre injustice qu’on commet en ne lisant que sur le racisme aux États-Unis : on prive de public et de revenus les écrivaines et écrivains racisés d’ici, dont la plupart ne bénéficieront jamais de la visibilité internationale dont jouissent depuis peu les chefs de file de la lutte anti-raciste américaine. On nie aussi leur contribution essentielle à la pensée et à la littérature québécoises, on les marginalise et les réduit au silence.

Oui, le racisme systémique, l’exclusion, la violence existent aussi ici. En témoignent le collectif 11 brefs essais contre le racisme, Ne sommes-nous pas Québécoises ? de Rosa Pires ou encore Kuei, je te salue, conversations sur le racisme de Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine, ainsi que les écrits de Robyn Maynard, Bob Joseph, Desmond Cole, M. NourbeSe Philip, Rinaldo Walcott et Idil Abdillahi, entre autres.

On sent, en ce moment, une grande soif d’essais. Mais n’oublions pas l’énorme pouvoir et la grande beauté de la fiction, de la poésie, des récits de vie.

Saluons l’immense contribution à la littérature québécoise et canadienne (et à beaucoup d’autres littératures du monde) des personnes racisées, migrantes, métissées : les romans et récits de Lawrence Hill, Afua Cooper, Richard Wagamese, Thomas King, Tomson Highway, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Esi Edugyan, Dionne Brand, Terese Marie Mailhot, George Elliott Clarke, Austin Clarke, An Antane Kapesh, Yara El-Ghadban, Naomi Fontaine, Marie-Célie Agnant, Darrel J. McLeod, Jan J. Dominique, Lee Maracle, et la poésie de Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Billy-Ray Belcourt, Leanne Betasamosake Simpson, Kaie Kellough, Ouanessa Younsi, Gwen Benaway, Flavia Garcia, Cecily Nicholson, Marie-Andrée Gil, Rodney Saint-Éloi et beaucoup d’autres.

Comme le dit Lorrie Jean-Louis dans son beau recueil La femme cent couleurs, « que je parle français ou anglais, je parlerai la langue du maître. Il n’en tient qu’à moi de transformer cette langue ». Aux personnes de bonne foi de prendre acte de cette transformation. Et, espérons-le, d’aller plus loin : se renseigner, c’est déjà un grand pas, mais souhaitons que les lectures nous conduisent aussi vers des prises de position et des gestes concrets.