Quitte à casser quelques œufs, François Legault ne se laissera pas engourdir par la bureaucratie

ANDRÉ PRATTE ANDRÉ PRATTE
Directeur de la firme de stratégie et de communications publiques Navigator

Le premier ministre François Legault en a encore surpris plusieurs, lundi, en remaniant son cabinet, alors qu’on s’attendait à ce qu’il ne se livre à ce jeu de chaises musicales qu’à l’automne. Mais M. Legault a vu qu’il y avait un problème à la Santé, que Danielle McCann, femme du réseau, n’arrivait pas à faire bouger le mastodonte. Alors le premier ministre, homme de décision, politicien impatient, n’a pas attendu pour brasser les cartes. Et il a mis à la tête du vaste ministère de la Santé un comptable comme lui, Christian Dubé, qui partage sa vision de la chose publique.

Ce trait de caractère de François Legault, on l’avait vu émerger dès son arrivée en politique. Il voulait moderniser le Parti québécois et, Lucien Bouchard parti, en devenir chef. Il s’est vite doté d’une redoutable organisation de jeunes idéalistes pour atteindre ses objectifs.

Ministre de l’Éducation puis de la Santé, il a fixé à la myriade d’organismes relevant de lui des « contrats de performance », des « plans de réussite » et des « bulletins ». Les bureaucrates devraient désormais rendre des comptes !

La souveraineté ne progressait pas dans l’opinion ; M. Legault a pondu un « budget de l’an 1 », censé convaincre par sa rigueur les Québécois réticents. Ça n’a pas marché. Alors, exit la souveraineté, passons à autre chose !

Depuis que M. Legault est premier ministre, les choses vont aussi rondement. La ministre de l’Environnement, MarieChantal Chassé, était paralysée par les micros ? Pas de temps à perdre, elle est renvoyée sur la banquette arrière, moins de trois mois après la formation du conseil des ministres.

L’environnement est à la tête des préoccupations des Québécois ? La CAQ, jusqu’ici indifférente, dépose en mars dernier un budget promettant 6,7 milliards d’investissements sous le thème « Bâtir une économie verte ».

Le Québec « sur pause »

Arrive la COVID-19. Mis au courant de la situation, le premier ministre met le Québec entier « sur pause ». Du jamais vu ! L’histoire dira si toutes les conséquences de cette mesure extrême avaient été mesurées. Chose certaine, il fallait agir, et François Legault ne déteste rien plus que la tergiversation. La décision a été prise, la population a suivi, presque avec enthousiasme.

Il manque des travailleurs dans les CHSLD ? On fait appel à l’armée, malgré le caractère un peu « gênant » de la chose pour un ex-souverainiste. Surtout, on augmente les salaires des préposés et on met sur pied d’urgence un programme de formation rapide pour les personnes intéressées. Celles-ci affluent, dont probablement un bon nombre venant des résidences privées. Un effet pervers sous-estimé ? C’est le risque des décisions rapides, pour ne pas dire précipitées.

À la Santé, Christian Dubé va s’attaquer « au plus grand défi de gestion au Québec », de dire le premier ministre. Il va avoir comme priorité de « donner de meilleurs services aux Québécois, et de donner des services de façon plus efficace. Les comptables agréés s’intéressent à l’efficacité ». Entre comptables…

La province est plongée dans une récession d’une gravité historique ? Le gouvernement multiplie les mesures, et il faut que ça aille vite, Legault oblige. Alors on dépose à la dernière minute le projet de loi 61, pour que les projets d’infrastructures soient mis en marche dès cet été. « Les Québécois sont capables de faire un CHSLD en deux ans. Il n’y a pas de raison que ça prenne quatre ans », lance le premier ministre. Devant l’envergure de la résistance, force est de constater que cette fois-ci encore, le cabinet n’avait pas attaché tous les fils avant de foncer. Cependant, l’ouverture aux amendements était manifeste. Comme quoi, apôtres de l’efficacité, les comptables sont aussi des gens éminemment pragmatiques.

Les Québécois, eux, sont visiblement satisfaits de l’ensemble de l’œuvre. Ils ont vu trop de politiciens paralysés par le mastodonte bureaucratique, champion toutes catégories dans la discipline de l’inertie. Combien de visions politiques se sont échouées aux pieds du complexe G ? Quitte à casser quelques œufs, quelques egos aussi, François Legault, lui, ne se laissera pas engourdir. Pour le meilleur et malgré certains inconvénients, le Québec est dirigé par un premier ministre pressé.