La pandémie de COVID-19 génère une turbulence à laquelle n’échappe pas l’entreprise politique. Nous voyons s’opérer un double phénomène : à l’intérieur des pays, un retour aux formes régaliennes de l’État ; sur la scène internationale, une accélération du déclin – déjà amorcé – du multilatéralisme. Souvent abordée sous le regard de cliniciens en direct des zones rouges, d’épidémiologistes, de modélisateurs, de microbiologistes et autres virologues, il ne faut pas s’y méprendre : plus que jamais, la santé publique s’affiche comme un espace politique.

Thomas Druetz Thomas Druetz
Professeur adjoint en santé mondiale, département de médecine sociale et préventive, École de santé publique, Université de Montréal

Dans nos frontières, d’abord. Face à la pandémie, les États (et entités fédérées) sont appelés à prendre des mesures extraordinaires pour protéger la santé de leur population. Il s’agit là d’une de leurs prérogatives essentielles, et il y a plus de 600 ans, les épidémies de peste avaient d’ailleurs contribué à l’émergence de l’État en Europe, et à son institutionnalisation. En ce sens, la pandémie provoquerait ce que l’on pourrait qualifier de réflexe régalien.

Sur la scène internationale, ensuite. Alors que le multilatéralisme était déjà attaqué de toutes parts, la pandémie révèle le manque criant d’autonomie et d’autorité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la seule organisation internationale mandatée de préserver et de promouvoir la santé à l’échelle mondiale. Dans une pluie de critiques et de réponses isolationnistes (les États-Unis ayant même annoncé l’arrêt de leur financement à l’OMS), la réponse sanitaire mondiale fait étalage de la primauté des intérêts nationaux. Ces réactions nous ramènent à un ordre westphalien des relations internationales, une configuration classique que l’on pensait dépassée à l’ère de la mondialisation.

Ce double réflexe, régalien et westphalien, doit attirer l’attention et la prudence de la société civile et des formes instituées de contre-pouvoir. Ci – et là – observe-t-on des réponses autoritaires de l’appareil étatique, derrière des justifications biosécuritaires qui ne sont pas sans rappeler la théorie foucaldienne du biopouvoir. Indispensables, la surveillance des individus et la limite des droits et libertés fondamentales s’opèrent toutefois dans une géométrie fort variable d’un pays à l’autre. À la fermeture des frontières s’ajoutent parfois des mesures discriminatoires visant spécifiquement les non-citoyens, qu’ils soient réfugiés, migrants, voire simplement des individus appartenant à des minorités visibles. D

es États s’investissent de pouvoirs spéciaux pour court-circuiter les procédures de consultation externe ou les prérogatives des entités fédérées compétentes. Simultanément, des démonstrations de puissance se multiplient à l’international, qu’il s’agisse de s’approvisionner coûte que coûte en matériel médical, de paralyser les organisations internationales au profit des mécanismes bilatéraux, voire de relancer d’anciennes querelles territoriales ou idéologiques.

Or, cette dynamique pandémique renferme aussi des opportunités. L’opportunité de se rendre compte à quel point la santé ne repose pas tant sur l’offre de soins médicaux ultrasophistiqués que sur la réduction des inégalités, ce qui requiert un renforcement de l’État-providence et des politiques sociales en santé.

L’opportunité de donner à l’OMS les moyens et l’indépendance nécessaires à l’accomplissement de son mandat, essentiel en temps de crise sanitaire, ce qui exige la dépolitisation et la déprivatisation de son expertise technique. Certes, ces chantiers sont à contre-courant de tendances profondément enracinées, mais ils se justifient par le besoin urgent de réformer la gouvernance sanitaire, sans que cette réforme serve à reproduire les travers du modèle qui prévaut aujourd’hui.

Un demi-siècle après la Conférence sur les soins de santé primaires tenue à Alma-Ata en 1968, le rôle de l’État nous paraît plus que jamais essentiel pour décloisonner la santé, la sortir du carcan biomédical et néolibéral qu’elle perpétue, et mettre en œuvre des mécanismes efficaces de collaboration et de solidarité pour agir en amont des maladies – et des pandémies. Des quatre fonctions essentielles en santé publique, il ne faudrait que la protection et la surveillance en viennent à éclipser la promotion et la prévention. Car si la crise sanitaire actuelle met bel et bien en lumière l’importance des enjeux de sécurité, il s’agit avant tout d’enjeux de sécurité sociale.