Les ressources alternatives en santé mentale œuvrent depuis 40 ans au Québec. Et depuis 40 ans, des citoyens et des citoyennes s’y présentent chaque semaine, en demande d’aide. Parfois au bout du rouleau. Ayant attendu d’avoir épuisé chaque miette de leurs dernières ressources personnelles ou relationnelles. Parce que de se présenter à la porte d’une maison ou d’un organisme qu’on ne connaît pas, sans savoir comment on va y être accueilli, c’est angoissant. Car le stigma de fréquenter la maison des « fous », ça fait peur. Ça veut dire qu’on est passé de l’autre côté. De l’autre côté de la ligne qu’on avait tracée, bien épaisse et étanche, entre les personnes « normales » et les « fous ».

Anne-Marie Boucher et Diane Chatigny
Respectivement responsable des communications et de l’action sociopolitique au RRASMQ* et directrice-intervenante du groupe d’entraide Le Murmure, Beauceville

La pandémie de la COVID-19 nous l’a fait traverser collectivement, cette ligne. L’a effacée, l’a bouleversée. Parce que la peur et l’inquiétude nous ont tenaillés. Parce que l’insomnie s’est installée ou qu’on s’est mis à boire ou à fumer un peu plus qu’on aurait voulu. Parce que la maison familiale a cessé d’être un refuge, et est devenue pour certains un bureau bruyant et conflictuel. Parce qu’on s’est soudainement et collectivement senti dépourvu de repère, inutile, perdu. Parce qu’on a eu peur de mourir. Parce qu’on a vu mourir. Parce qu’on a eu peur d’être incapable de protéger les personnes qu’on aime. Parce qu’on a été incapable de protéger les personnes qu’on soigne.

Mais aussi parce qu’on a perdu notre gagne-pain ou parce qu’on a dû faire la file pour en recevoir. Parce qu’on a vu s’effondrer le travail d’une vie ou ce qu’on avait pris des mois à planifier et préparer. Des cheffes d’entreprise, des fermiers, des soignantes, des enseignants, des directrices d’école et des coiffeuses ont vu, soudainement, leur monde partir en vrille. Des personnes qui n’avaient jamais pensé vivre un jour un problème de santé mentale se sont retrouvées assez ébranlées pour ne plus savoir où trouver réponse à ses besoins. Recevoir notre premier cours accéléré sur la folie, ça marque.

Soudainement, la ligne est mince entre l’équilibre et la chute. Entre inclusion et exclusion. Entre sens et chaos. Et en faisant cette expérience, on apprend sur soi et sur les autres. On apprend que le déséquilibre n’a rien de honteux, que la souffrance fait partie du lot de l’existence. On apprend que de parler fait du bien, que d’écouter les autres nous permet parfois même de mieux nous comprendre.

On réalise finalement que le silence nous gruge et que d’appeler à l’aide ne fait pas de nous des personnes faibles, mais des personnes moins seules et mieux outillées pour avancer !

Apprendre de la crise

De faire cette expérience nous permettra-t-il collectivement d’être plus empathiques et compréhensifs à l’égard des personnes vivant des épisodes de grande détresse émotionnelle ? Cela nous permettra-t-il de poursuivre nos efforts de déstigmatisation, non pas pour accélérer le diagnostic de tout un chacun, mais pour normaliser ces états intenses, ces émotions difficiles à accueillir et parfois même à partager.

Serons-nous à même de regarder cette mince ligne en face, en admettant qu’elle n’est que circonstancielle et que, nous aussi, confrontés à des difficultés similaires, nous aurions pu vivre un séjour en psychiatrie ou un passage à la rue ?

Enfin, on réalise que ce qui nous tient la tête hors de l’eau est subtil et vaste. La reconnaissance. La dignité. La sécurité. La participation à quelque chose qui nous dépasse. Les liens sociaux. L’accès à la nature. Dans le fond, c’est le respect de nos droits fondamentaux, sociaux et économiques qui agit comme un filet de protection invisible. Lorsque ce filet se fissure, chacun et chacune d’entre nous est fragilisé.

Les derniers mois auront donné un coup à notre cuirasse qu’on croyait bien solide. Nous ne sommes peut-être pas aussi résistants et résistantes que nous le pensions. Nous avons quelques failles qui nous ont été révélées par la crise. Bien sûr, nous pouvons recommencer à courir au travail, à aligner les courriels, à construire des autoroutes, à limiter les bains à deux par semaine. Nous pouvons retourner à ce que nous étions avant. Mais notre cuirasse a changé. Nous avons changé.

Et cette crise, aussi douloureuse soit-elle pour l’image du grand NOUS, est également l’opportunité de se reconstruire autrement, en prenant en compte cette vulnérabilité qui nous caractérise.

Nous sommes vulnérables (et forts), nous marchons sur cette mince ligne, mais nous y marchons ensemble. Nous aurons beau nous échiner à faire, chacun chez soi, du yoga pour garder l’équilibre, nous savons que nos santés mentales ne s’arrêtent pas aux limites de nos tapis de yoga. Comme l’indiquait il y a quelques semaines un avis de l’Institut national de la santé publique (INSPQ)1, nos santés mentales dépendent également de communautés résilientes et solidaires, de politiques qui nous dépassent et nous englobent et surtout, qui sont justes. C’est en faisant le pari de la solidarité que nous pourrons guérir de la crise de la COVID, ensemble.

1 https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/covid/3016-resilience-cohesion-sociale-sante-mentale-covid19. pdf

* Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec

> Lisez l’avis de l’INSPQ