Aujourd’hui, des hommes et femmes marchent dans tout le monde occidental. Et à Paris, à Londres, à Montréal, à Berlin et au Minnesota, une même clameur s’élève d’entre les mondes : « I can’t breathe ».

Eddy Firmin Eddy Firmin
Phd. Études et Pratiques des Arts de l’UQAM, artiste-visuel et chercheur indépendant

Est-ce l’heure historique où nos sociétés saisissent enfin que le racisme est un mal commun et systémique ? Les avenues ne semblent pas être aussi évidentes, d’ailleurs beaucoup s’indignent de la mort de George Floyd tout en rappelant que cela est une affaire bien étasunienne et que la flétrissure « systémique » ne saurait exister chez nous. Cette vision nous empêche de ceindre l’évidence : les discours, les imaginaires, les habitudes passent entre les mondes à mesure que les hommes, les biens de consommation, les biens culturels y circulent. Le racisme, lui aussi, est incorporé, nié, refoulé avec plus ou moins d’adresse, selon les récits nationaux et leurs idéologies.

En Occident, la règle tacite invite à considérer le racisme comme le font de grossiers personnages à l’idéologie trouble. À l’inverse, la gentillesse, la bienveillance enchâssée dans un silence sur la question, est brandie comme une preuve d’antiracisme. Mais pourquoi la gentillesse, la bienveillance, qui sont en soi des bases de la vie en collectivité, seraient une preuve d’antiracisme ?

Cela ne revient-il pas à dire « j’aurais pu être malveillant, mais regarde, avec toi, un Noir, un Autochtone, je ne le suis pas ! » Cette logique branlante n’est-elle pas celle d’un pouvoir d’agression que l’on choisit de désactiver ou non ?! Ne fait-elle pas exister un bourreau au dedans de chaque personne blanche ?

En réalité, cette traumatique convention côtoie une autre en aveugle. Si pour un soi blanc le racisme est d’abord un solitaire combat d’idée, notamment parce que la couleur de sa peau ne s’accroche pas au velcro irritant de la vie quotidienne ; pour un[e] Noir[e], c’est une affaire plurielle, collective et en conséquence il existe un apprentissage de la gestion de son corps.

Chaque enfant noir[e] qui se doit de vivre dans un espace occidental ou colonisé entendra peu ou prou les mêmes informations de ses pairs : tu devras travailler deux fois plus fort. Ne te fais pas remarquer, tu es noir.

Surveille tes paroles et ton corps, on ne nous pardonne rien. Ces mots parmi beaucoup d’autres dessinent le portrait d’un racisme sans visage. L’importance, c’est sa constance, sa récurrence dans le système et beaucoup moins l’individu. C’est encore une pratique de la bienveillance envers l’entourage. Tout comme le sexisme, le racisme s’exprime à travers les plafonds de verres, les mots de la langue, les poncifs, etc., et certains réflexes tiennent plus des sphères collectives que personnelles.

Cette différence dans la connaissance d’un même phénomène n’étant pas enseignée, c’est la connaissance individualiste qui est favorisée, ce qui reporte le poids de toute la structure sociale sur les seules épaules des individus. Le racisme est alors relégué à des méfaits ponctuels, du fait de quelques rares individus dispersés dans la société. Il paraît alors ne pas appartenir à notre monde, mais à celui des autres. Et comme le tonnerre qui gronde au loin, il n’est jamais là, jamais chez moi, toujours ailleurs et présent dans un autre que moi.

Pour peu que l’on se rappelle le Brésil des années 80 (modèle ultime de société post-raciale métissée et débarrassée du racisme systémique), aujourd’hui les dents nous grincent, tant nous savons combien cela tenait du mirage et de la propagande. Notre arrogance ne consisterait-elle pas à se flatter d’avoir réussi là où tous ont échoué ? Mais peut-être est-il encore temps de remplacer la diatribe par une vraie politique d’étude et d’enseignement de l’antiracisme.