Quand une personne décide de faire des études, elle investit dans son capital humain. Elle décide de repousser à plus tard son entrée sur le marché du travail et de renoncer à un salaire immédiat pour acquérir des connaissances et des compétences. Elle aspire à un meilleur salaire avec plus de responsabilités et des conditions de travail stimulantes et attrayantes.

Roxane Borgès Da Silva et Jolianne Bolduc
Respectivement professeure agrégée à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, et infirmière, étudiante au doctorat en santé publique

Les économistes décrivent ce phénomène comme le taux de rendement de l’éducation. La société est ainsi faite qu’à quelques exceptions, plus on fait d’études, meilleur doit être le salaire associé. Ainsi, une personne titulaire d’un premier cycle universitaire est en droit de s’attendre à recevoir un salaire plus élevé qu’une personne titulaire d’un diplôme d’études professionnelles (DEP) ou d’un diplôme d’études collégiales (DEC) dans le même secteur d’emploi.

Quand la rareté de la main-d’œuvre est prévalente, alors on fait face à une exception. C’est en invoquant cet argument que le gouvernement a décidé d’augmenter le salaire des préposés aux bénéficiaires (PAB) à 26 $/heure. À juste raison, la rareté se monnaye plus cher.

Mais si on analyse le problème de soins et d’assistance dans les CHSLD de manière plus globale, plus systématique et dans son ensemble, plusieurs éléments doivent être pris en considération.

Pas uniquement les préposés aux bénéficiaires

Avec un DEP (1800 heures de formation), une infirmière auxiliaire entre sur le marché du travail à 21,5 $/l’heure ; avec une formation collégiale, une infirmière technicienne entre sur le marché du travail à 24 $/l’heure ; avec un baccalauréat, une infirmière clinicienne entre sur le marché du travail à 25 $/l’heure.

Les nouveaux préposés aux bénéficiaires seront titulaires d’une attestation d’études professionnelles (375 heures de formation) qui leur permettra de travailler uniquement en CHLSD. Ils entreront sur le marché du travail à 26 $/l’heure. Les infirmières, qu’elles soient auxiliaires, techniciennes ou cliniciennes, sont également une ressource rare dans le réseau de la santé et encore plus dans les CHLSD. Elles sont régulièrement contraintes de faire du temps supplémentaire obligatoire pour pallier le manque de personnel. Les infirmières sont responsables des soins aux patients. C’est un travail très stressant avec de grandes responsabilités.

Dans ce contexte de rareté de la main-d’œuvre de tous les travailleurs de la santé, quel est donc l’intérêt pour une infirmière d’être soumise à une plus grande imputabilité et d’être moins payée que les préposés aux bénéficiaires ? On prend ainsi le risque d’un mouvement de personnel vertical.

Les incitations non monétaires sont aussi importantes que les incitations pécuniaires

Les incitations pécuniaires sont trop souvent mises en avant au détriment des incitations non pécuniaires. Les travailleurs de la santé aspirent à des bonnes conditions de travail avec une planification du travail sans horaire cassé leur permettant de prendre soin de leurs enfants, de leur famille et d’avoir des loisirs. Des horaires de travail stables, des collègues stables, des gestionnaires responsables avec un rôle bien défini qui valorisent le travail en équipe interdisciplinaire font partie des incitations non pécuniaires qui ont souvent plus de valeur que les incitations pécuniaires.

Le rôle clé des gestionnaires trop souvent oublié

Au-delà des conditions salariales, les conditions de travail sont fortement dépendantes de son organisation et le gestionnaire dispose d’un rôle-clé. Le gestionnaire doit non seulement organiser les horaires de travail, mais également répartir les tâches afin de s’assurer d’offrir les meilleurs services. Il doit transmettre la culture, la vision et les valeurs de l’organisation, répondre aux questions, délier les nœuds administratifs qui se présentent, mais également s’assurer du bien-être des travailleurs. C’est un déterminant fondamental de la qualité des services et des soins offerts aux usagers.

Et maintenant, que fera le gouvernement ?

Le gouvernement, en instaurant ce taux horaire de 26 $/l’heure pour les préposés aux bénéficiaires, vient de créer une énorme distorsion sur le marché du travail en santé qui déjoue totalement les lois de l’économie de l’éducation avec un taux de rendement de l’éducation qui n’est plus respecté, mais également les lois du marché du travail, puisque les PAB travaillant dans le privé à un taux horaire inférieur à 20 $/l’heure n’ont plus aucun intérêt à y rester.

Alors que 50 % du budget de l’État est déjà consacré à la santé, le gouvernement va-t-il rehausser les salaires des autres catégories d’emploi des travailleurs de la santé (infirmières) pour maintenir l’attrait pour l’éducation et pour les postes avec plus d’imputabilité ?

Les travailleurs de la santé aimeraient travailler dans des milieux où on les respecte, où on les valorise et où leurs conditions de travail sont dignes des autres secteurs de l’économie.

Plutôt que de mettre un cautère sur une jambe de bois qui fera émerger rapidement un problème ou un autre, analysons le problème des soins en profondeur de manière holistique et travaillons sur les causes sous-jacentes pour régler les enjeux une bonne fois pour toutes.