Compte rendu d’un atelier virtuel tenu la semaine dernière par l’Institut Open Diplomacy et l’ambassade du Canada à Paris sur le thème « COVID, le protectionnisme sera-t-il le maître mot de la sortie de crise ? »

Jean-Marc Fournier Jean-Marc Fournier
Conseiller stratégique Syrus Réputation et ex-ministre libéral provincial

Le déconfinement graduel est entamé. Les gouvernants doivent orienter les choix d’avenir : plus de repli ou plus d’ouverture ? De nombreuses voix s’élèvent pour une économie durable. On nous propose d’éviter un retour à « l’anormale » : de ne pas oublier « Greta » et l’énorme crise climatique, les inégalités sanitaires mondiales, les injustices raciales, économiques, sociales. Un vaste programme certes, mais nécessaire. Et surtout, un programme à la mesure d’une collaboration internationale à réinventer.

Bien sûr, on voudra sécuriser nos approvisionnements sanitaires et alimentaires. Mais, en ces matières comme pour le commerce en général, il ne saurait être question de renoncer aux marchés extérieurs. Certes, ceux-ci sont mis à mal en raison du désordre mondial. Il devient donc prioritaire de faire naître de nouveaux « marchés de confiance ».

Évidemment, on comprend les appels à l’achat local. C’est non seulement un réflexe compréhensible en ces temps incertains, mais c’est aussi une réaction normale de solidarité citoyenne. Il s’agit d’un élément d’appartenance associée à notre attachement à notre famille, notre communauté, notre nation.

Mais on sait que le marché intérieur ne peut pas être une réponse universelle. D’abord parce qu’on ne peut pas produire tout ce que l’on consomme et que l’on ne peut pas consommer tout ce que l’on produit. Ensuite, parce que l’économie durable et juste ne se fait pas chacun dans son coin. Enfin, ajoutons-le, parce que tout « nationaux » que nous soyons, nous sommes aussi membres de la communauté humaine.

L’autre, l’étranger, ne l’est pas tant que cela, on fait tous partie du même monde. Et c’est surtout cela que nous devrions mieux comprendre aujourd’hui en constatant notre incapacité à la collaboration qui nous condamne, isolés les uns des autres, à mener des guerres en silo contre ce virus commun.

Nos dirigeants doivent s’appliquer à la tâche de bâtir des marchés stables, libres de représailles et propres à donner confiance.

Même si notre principal partenaire ne répond plus à cette définition, nous devons préserver le marché américain. D’autant qu’il est permis d’espérer qu’il revienne à de meilleurs sentiments. Dans un texte récent, la représentante démocrate du Minnesota Ilhan Omar et l’auteure Leah Hunt-Hendrix écrivaient : « Trump’s isolationism won’t work. We have to think global – and the USA should lead. [L’isolationnisme de Trump ne fonctionnera pas. Nous devons penser globalement – et les États-Unis devraient montrer la voie.] » Elles ne sont pas les seules à s’exprimer ainsi.

En même temps, il faut prendre la mesure du contexte international. Samantha Power, qui fut ambassadrice des États-Unis sous l’administration Obama, déclarait dernièrement : « Post coronavirus world is one where middle powers like Canada can form new blocs of cooperation. [Le monde post-coronavirus en est un où les puissances moyennes comme le Canada peuvent former de nouveaux blocs de coopération.] »

Que doit donc faire le Canada ?

D’abord, il faut redécouvrir la pertinence du marché intérieur canadien. Si pour des raisons d’appartenance, les citoyens ont raison de favoriser l’acquisition de produits canadiens, les entrepreneurs, pour des raisons d’approvisionnement sécuritaire, devraient en faire autant. Nous avons des règles communes et des institutions communes.

Le marché intérieur canadien constitue un filet de protection et un tremplin d’exportation. Nos autorités publiques doivent déployer de nouveaux moyens pour en maximiser les retombées.

Ensuite, nos pouvoirs publics, avec l’aide des milieux économiques et sociaux, doivent convenir de nouvelles alliances internationales permettant de diversifier nos partenaires en structurant des « marchés de confiance ». Les provinces seront des acteurs incontournables, elles ont d’ailleurs prouvé leur utilité à l’occasion des récents conflits avec les autorités américaines. Pour aller au-delà de l’Amérique, les gouvernements du Canada pourront profiter de nos forces régionales qui offrent différentes fenêtres sur l’Europe, sur l’Asie et sur l’Afrique de la Francophonie et du Commonwealth.

L’Alliance sur le multilatéralisme pourrait-elle renforcer la règle de droit et restaurer un espace de confiance comme elle en a l’ambition ? Certains en doutent. Il est vrai que les grandes puissances ne voudront pas y concourir. Mais quel est l’autre choix ?

Jocelyn Coulon, chercheur au CÉRIUM, considère qu’il s’agit d’une troisième voie illusoire, ne croyant pas à la capacité des États à résister aux énormes pressions de Pékin et de Washington. En même temps, comme pour se donner tort, il pose la question : « Pour être écouté, pour peser vraiment sur le cours des choses, les pays de l’Alliance sont-ils prêts à provoquer une crise ? »

Que ce soit cette alliance ou une autre démarche, pour lui donner véritablement sa chance, les dirigeants devront assumer ce choix et en faire un réel programme politique.

L’appel à la communauté humaine n’a peut-être pas la cote, il demeure le seul qui réponde à nos valeurs de justice et permette le progrès économique. N’ayons pas crainte d’affirmer ce discours devant ceux qui attisent les craintes.

Rappelons que nous pouvons appartenir à la nation sans avoir besoin d’ériger des murs d’exclusion. Affirmons une identité constituée de nombreuses appartenances qui s’ajoutent les une aux autres sans gommer notre première allégeance. Il ne s’agit pas de disparaître comme membre de la nation, il s’agit d’assumer notre qualité humaine. On ne nie pas ainsi qui nous sommes, nous affirmons tout ce que nous sommes.

C’est au nom de ce « nous » inclusif que nous pourrons mieux assurer le progrès économique et social auquel nous aspirons.

Cette pandémie nous place devant un choix. Soit assumer notre humanité et viser le progrès d’une économie durable, alors il faudra un très fort leadership pour construire des ponts entre les peuples. Soit céder à la méfiance, répandre la crainte de l’autre, se replier et payer le prix d’une économie en déclin, alors, il y a bien peu à faire, les murs se construisent déjà.

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