J’entends mon père. La mort brutale, injuste et inutile de George Floyd a révélé un vent de colère, une tempête qui souffle sur l’Amérique et sur le monde depuis plus d’une semaine.

Gregory Charles Gregory Charles
Auteur-compositeur-interprète et animateur*

Comment ne pas être saisi par les images captées par une jeune fille de 17 ans qui passait par là et qui, téléphone à la main et au risque de sa propre vie, a immortalisé une scène horrible de haine et d’indifférence ?

Un policier blanc tue lentement, sans raison et surtout sans crainte, un homme noir qui est déjà soumis. Il reste insensible à sa douleur, à sa misère, à ses appels à l’aide, au fait qu’on implore sa miséricorde. Le policier n’écoute pas ceux qui s’inquiètent pour celui qu’il domine et qu’il afflige. Il tue. La devise du service de police de Minneapolis est pourtant bien « To protect with courage, to serve with compassion ». Le policier a totalement failli à sa tâche. Ni courage ni compassion.

Comme des millions de personnes sur ce continent et dans le monde, j’ai pleuré en voyant les images. J’ai pleuré, j’ai été rempli de colère et d’incompréhension. Je me suis senti dégoûté, impuissant, découragé.

Étant le papa d’une petite fille caramel, je suis aussi inquiet. J’ai peur pour ma fille, parce qu’elle a vu ces images et qu’elle ne pourra jamais les oublier. Et parce que je ne sais pas où vont mener les évènements du moment.

Mais j’entends aussi en moi, depuis une semaine, la voix de mon père. « Ton grand-père est né dans une plantation. Il n’avait ni le droit à la propriété ni le droit à l’éducation. Mais il s’est élevé quand même. Il est devenu policier. Tout le monde l’aimait et il aimait tout le monde. Il faut répondre à la violence par plus de courage et plus de compassion. »

C’est ce que la voix de mon père me répète depuis quelques jours. Mon père a marché avec Martin Luther King. Il était à Washington en 1963. Il était des 250 000 personnes venues réclamer l’égalité des chances. Il a entendu la chanteuse Mahalia Jackson supplier Martin Luther King d’interrompre sa spectaculaire envolée oratoire sur les promesses non tenues de l’Amérique pour partager plutôt avec l’assemblée hétéroclite réunie devant lui, son rêve : « I have a dream. » Je l’entends me raconter ce moment historique. J’entends sa voix dans ma tête, dans mon cœur. Je l’entends me dire que la seule façon d’être heureux, c’est d’être libre et que la seule façon d’être libre, c’est d’être capable d’aimer quelqu’un ou quelque chose plus que l’on s’aime soi-même.

Les États-Unis sont affligés par une maladie qu’ils ont contractée dans leur enfance : le racisme. Ils ont fait des progrès depuis 400 ans. Mais il ne semble pas y avoir de vaccin contre cette maladie. Ils avancent, puis ils régressent. Ils font des rechutes. Leur économie, leur système politique, leur filet social sont empreints d’inégalités et d’injustices raciales. Cette maladie les empêche de réaliser l’objectif fondamental de leur république : former une plus parfaite Union et permettre à leurs citoyens, à tous leurs citoyens, de trouver le bonheur.

Il ne faut pas penser cependant qu’ils sont les seuls malades. Le racisme et la discrimination ne discriminent pas. Aucun continent n’en est exempt. Nous n’en sommes pas exempts. Il y a eu du racisme ici. Il y en a aujourd’hui. La question est de savoir ce qu’on fait aujourd’hui, maintenant.

« Merci de m'avoir guéri »

Au début des années 70, mes parents ont tenté de louer un appartement dans le quartier Ahuntsic. En voyant mon père, le propriétaire, un colosse un peu obtus, a dit à ma mère qu’il n’était pas question qu’il loue à un Noir. Ma mère, blanche, du haut de ses 4 pieds 11 pouces, lui a dit sa façon de penser. Mon père l’a prise par la main, a remercié le propriétaire pour son temps et nous sommes partis.

Une quinzaine d’années plus tard, cet homme s’est fracturé une jambe et a été transporté à l’Hôpital général juif de Montréal. L’ayant reconnu, mon père, qui travaillait là en orthopédie, a choisi de s’occuper de lui. Il s’agissait d’une fracture compliquée et pénible. J’étais adolescent et je travaillais avec mon père dans ce même établissement à l’époque. J’avoue que je ne comprenais pas bien pourquoi mon père voulait aider, mais surtout servir un homme qui avait été si cruel avec lui, avec nous. J’entends sa réponse depuis quelques jours, dans ma tête. « Il souffre et il a besoin de réconfort. I will do for him what must be done and I will do it as well as I can. » Et je l’entends ajouter : « Because that is how we love and how we win, son. »

Cet homme a passé six jours à l’hôpital. Il a reconnu ma mère qui ne l’aimait toujours pas et qui lui a dit à nouveau sa façon de penser. Mais je n’oublierai pas les quelques mots qu’il a dits à mon père quand il est parti : « Merci, Lennox, de m’avoir guéri. Et je ne parle pas de ma jambe. » Et à moi, il ajouta : « Ton père est tout un bonhomme. T’as des grosses bottines à chausser. »

Le sort a voulu que le nom du meurtrier, du policier de Minneapolis soit Chauvin. Pris comme un adjectif, son nom signifie une propension, une tendance à faire preuve d’un amour exagéré, excessif pour sa propre personne, son propre groupe ou son propre pays. Si mon père était vivant, il me dirait que cet homme cruel a besoin d’amour et de compassion, qu’il en a sans doute manqué. Il me dirait qu’il y a une âme à sauver en lui.

Mais il me dirait que ce n’est pas lui le problème, ce sont les autres policiers qui sont restés là sans rien faire, qui ont menti à leurs supérieurs à propos de ce qui était vraiment arrivé. Ils auraient pu intervenir. Ils auraient pu. Mais ils n’ont rien fait. Pas de compassion et encore moins de courage.

Ces autres policiers, c’est parfois nous.

Noirs ou blancs, jeunes ou moins jeunes, on se campe parfois dans nos certitudes. On se donne des explications, des justifications courtes alors que les problèmes sont complexes et cruels.

PHOTO DAVE SCHWARZ, ASSOCIATED PRESS

Oeuvre murale en hommage à George Floyd près du lieu de sa mort, à Minneapolis

Il faut qu’on s’insurge, qu’on se soulève, qu’on refuse ce qui est inacceptable, ce qui est imbuvable. Mais on ne peut pas répondre à la cruauté par de la cruauté. On ne peut pas répondre à la violence par la violence. On ne peut pas répondre à de l’indifférence par l’indifférence.

Il faut répondre à la colère par l’écoute. Il faut répondre à l’indifférence par la compassion. Il faut répondre à la haine par d’irrésistibles gestes d’amour. Et il faut encore et toujours rêver d’un monde où nous sommes tous et toutes blancs ou noirs, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, croyants ou non, influents ou non, libres parce que capables d’aimer les autres plus qu’on s’aime soi-même.

C’est ça que j’entends mon père me dire depuis quelques jours, dans ma tête. Dans mon cœur. « Because that is how we love and how we win, son. »

* Ce texte a originalement été publié sur la page Facebook de l'artiste.