Voilà maintenant 11 semaines que nos vies se sont écrasées. En tout cas, tout planait pour moi. Moi, la professionnelle, la mère, la conjointe, la joggeuse, la femme active et épanouie, quoi ! Puis est arrivé un virus dans le ciel bleu. Il n’y a pas que les compagnies aériennes et l’économie qui ont piqué du nez. Nous aussi, tous autant que nous sommes.

Nadia Roy Nadia Roy
Conseillère à la promotion institutionnelle à la Faculté des sciences de l’UQAM et maman d’un garçon de 7 ans

C’est la réflexion que je me suis faite un matin. Lequel ? Je ne sais plus. Comme les « grandes personnes » le font face aux crises, je me suis mise à « gérer », à concevoir des horaires, à calculer les minutes, à arranger le quotidien de mon mieux pour réparer le moteur cassé de ma vie bien organisée. Comme plusieurs d’entre nous, j’ai atterri dans un endroit sans repères. Un désert de distanciation physique, de solitude et d’incertitude.

Ce matin-là, j’avais donc les deux mains sur le clavier de mon ordinateur, occupée à réparer l’alternateur d’un projet d’équipe. Visiblement, la courroie en arrachait ! Puis m’est apparu un petit garçon blond. Un petit bonhomme de 7 ans dans son habit de prince en pyjama. Il ne m’a pas demandé de lui dessiner un mouton. Les moutons, les roses et les baobabs, ce sont les histoires d’un autre petit prince d’un autre siècle que le sien.

Ce petit garçon de première année m’a dit : « Dessine-moi un ami. » Mais voilà, l’ennui dans le siècle où nous sommes, c’est qu’on a oublié comment utiliser un simple crayon. Les grandes personnes aujourd’hui ne travaillent pas avec des crayons, des papiers de couleur, des ciseaux et des tubes de colle. Et elles n’ont pas besoin de dessiner des amis. Elles ont des téléphones intelligents, et des applications comme Instagram et Facebook pour ça. Alors quand on leur demande de dessiner un arc-en-ciel, de tracer des lettres qui forment la phrase « Ça va bien aller » ou de dessiner des pommes pour un exercice d’addition, les grandes personnes se sentent plutôt maladroites.

– Je ne me rappelle plus trop comment dessiner.

– Ça ne fait rien. Dessine-moi un ami.

L’univers de mon petit bonhomme en pyjama, fils unique, m’est apparu sous un nouveau jour avec la pandémie. Et l’allégorie du Petit prince n’est qu’un outil maladroit que j’ai trouvé pour illustrer la pauvre réponse que j’ai eue. La réponse nue et plate que le ministère de l’Éducation et que les grandes personnes ont eue pour nos enfants. Gauchement, j’ai dessiné – nous avons dessiné – un rectangle, une boîte comme celle dessinée par Saint-Exupéry dans le désert.

– Ça, c’est un écran. L’ami que tu veux est dedans.

À l’idée de mettre les camarades de mon fils en boîte, mon cœur s’est serré. Un écran pour mettre l’école et les amis en boîte. Des CHSLD pour mettre les aînés en boîte…

Puis mon cœur s’est serré encore davantage quand nous avons appris que les écoles resteraient fermées dans la région de Montréal. « Sur quelle espèce de planète vivons-nous ? », me suis-je demandé.

Il faut souvent du recul pour changer de perspective et voir les problèmes comme leurs solutions. Qu’allons-nous reconstruire après cette pandémie ? Pour l’heure, je suis inquiète pour mon enfant. Pour les enfants et les jeunes en général, coincés dans un monde aride, privés d’amis. Je suis inquiète pour notre société et les choix que nous ferons. J’ai peur qu’on décolle et qu’on se remette sur le pilote automatique. Aurons-nous appris à dessiner des arcs-en-ciel en vain ? Allons-nous vraiment changer et faire preuve de plus de solidarité ? Être plus responsables et équitables, surtout envers ceux et celles qui se dévouent à prendre soin des autres (préposés aux bénéficiaires, personnels soignant et enseignant, travailleurs sociaux, etc.) ? Ces allumeurs de réverbères, qui font « naître des étoiles », sont épuisés. On leur a demandé des respecter les consignes. « C’est bien là le drame !, explique l’allumeur de réverbères au petit prince. La planète d’année en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne n’a pas changé ! … Je n’ai plus une seconde de repos. » N’est-ce pas là l’image même du drame que ces travailleurs vivent en ce moment ? Des récentes années d’austérité et de leurs conséquences ?

Les jours passent. Je guette l’horizon. J’ai soif de rires et d’accolades. J’ai hâte de voir les enfants jouer au parc, glisser et grimper, puis décoller vers le ciel sur des balançoires qui les porteront si haut qu’ils pourront toucher les étoiles. J’ai envie de croire que ça va bien aller. Que ce ne sera pas un mirage. Et qu’on apprendra à dessiner des rêves de société où les aînés, les enfants et les amis ne sont pas en boîte.