Je ne sais pas sur quoi se fonde l’idée de valeur intrinsèque de la vie humaine. Rassurez-vous, j’y crois, et le poil me lève sur les bras quand je pense à Trump et Bolsonaro qui semblent placer d’autres intérêts au-dessus d’elle, mais je n’arrive pas à justifier cela de manière strictement rationnelle.

Jérémie McEwen Jérémie McEwen
Enseignant de philosophie au Collège Montmorency

C’est pourtant devenu la question philosophique la plus pressante à sonder, trois mois après le début de la crise : pourquoi toute vie humaine doit être protégée à tout prix, et à quoi sert l’évitement de la mort, le plus longtemps possible et dans la mesure du raisonnable, pour un Homo sapiens ? Si j’avais la réponse à ça, je ne serais pas penseur, je serais gourou.

Chose certaine, toute vie n’est pas égale, sur cette Terre. N’en déplaise au mouvement antispéciste, la hiérarchie du vivant semble bien incrustée dans les esprits humains, une vie de mouton n’est pas l’égale d’une vie de berger, aux yeux des lois que je connais du moins.

Il y a bien sûr des exceptions régionales où ce n’est pas le cas, mais il faut certainement admettre que le sens dominant du monde a placé l’humain au sommet. Tout le mouvement environnementaliste essaie de défaire le concept de pyramide du vivant pour plutôt le remplacer par l’idée d’un cercle en cycle, mais ce travail de changement de paradigme philosophique mondial n’est encore qu’à son stade embryonnaire.

J’ai vu, comme vous tous, les mesures de qualité d’air qui montraient des signes de lumière, ces derniers mois, en période de pause économique. J’ai aussi lu, comme tout le monde, tous ces esprits religieux sur les bords, qui ont voulu prêter des intentions à la nature, qui nous aurait « envoyé un message » avec la maladie. Ces choses sont charmantes, mais elles ne changeront pas grand-chose à nos pratiques, j’ai bien peur. L’humanité sera toujours aussi difficile à convertir au respect de toute vie, après-demain, quand nous respirerons enfin vraiment le nouvel air d’une nouvelle normalité.

Le culte à Gaïa ne deviendra pas le mot d’ordre si vite, parce que le culte à l’humain semble vouloir gagner, et gagner fort, pour un bout encore.

Je comprends ceux qui s’en désolent, mais cela ne doit pas bloquer la réflexion sur ce qui est.

J’ai entendu tel philosophe français, qui critiquait le fait que la santé soit désormais notre valeur suprême, puisqu’en effet ça n’a pas toujours été ainsi. Il y a plus grand que nous, bien sûr, il y a la terre sous nos pieds et l’air qui nous enveloppe, il y a l’arbre dans ma fenêtre et les oiseaux qui y chantent, soit, mais nous nous plaçons, je me place, au-dessus de ça, sans doute faussement, mais c’est comme ça quand même, et c’est là le problème à résoudre, justement. Me soumettre à l’arbre est au-delà de mes forces, pour l’instant.

Tout se passe comme si tout s’écroulerait si on n’admettait pas la valeur intrinsèque de la vie humaine, et même si c’est très peu fondé dans l’absolu, c’est comme si nous n’avions pas le choix de croire en l’humain pour éviter le pire, c’est-à-dire le changement trop brusque. À moins de souhaiter, pompeusement et bruyamment, l’effondrement de tout.

Chez Thomas Hobbes, on peut lire qu’un citoyen qui ne se sent plus protégé par son État a le droit de le fuir pour trouver refuge auprès d’un autre État.

C’est le rôle fondamental du contrat social, à savoir que si l’on consent à sacrifier une partie de sa liberté, c’est en échange de la sécurité, qui est une autre façon de nommer l’axiome de la valeur de la vie humaine.

Cent ans après Hobbes, Thomas Jefferson entamait la Déclaration d’indépendance américaine en écrivant que tout être humain avait droit à la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. Le premier des trois droits rend bien sûr possibles les autres, tout comme dans la Déclaration des droits de l’homme de l’ONU de 1948, d’ailleurs.

La question pressante devient donc la suivante : qui est considéré comme un être humain par l’État, étant donc digne d’être protégé ? Est-ce qu’un immigrant haïtien, qui prend soin des citoyens aînés d’un pays, est digne de la protection complète de l’État québécois ? La réponse semble être non, pour l’instant, mais parions que ça changera. Il y a deux mois, on pouvait légitimement se poser la question suivante : est-ce qu’un citoyen de 80 ans malade chronique est bel et bien considéré comme un être humain digne de protection, au Québec ? C’est l’horreur devant le fait que cette question se posait qui a permis le début de changement qui s’opère sous nos yeux.

Ces questions sont celles de l’humanisme, et elles deviennent réellement opérantes lorsqu’elles sont posées dans l’urgence de la justice sociale.