Comment une ville pourrait-elle être conviviale à l’heure de l’économie globalisée, qui trouve dans les métropoles hyperconnectées le terrain par excellence propice à son développement ? Comme le suggèrent les contributions de chercheurs, de militants ou d’élus, la convivialité ne se décrète pas.

Pour le meilleur ou pour le pire, il est évident que la majeure partie de l’humanité est désormais appelée à vivre dans des villes, petites, moyennes, grandes, très grandes ou gigantesques.

À chacune de ces échelles se posent des problèmes différents. Mais toutes les villes devront nécessairement s’affronter à certains défis communs. Les plus évidents ont trait à la pollution, au réchauffement climatique, au manque d’eau, à l’insuffisance des ressources énergétiques, bref à l’ensemble des questions environnementales liées à la finitude et à la fragilité de notre planète. Mais de multiples autres questions se posent aussitôt en même temps. Comment éviter la ségrégation sociale généralisée, dont la question des quartiers dits « sensibles » est une des expressions les plus fortes, le divorce définitivement consommé entre les hyper-riches, les moins riches, les classes moyennes, les pauvres et les miséreux ? À l’ère des migrations tout à la fois climatiques, économiques et politiques qui s’annoncent, quelle place faire aux migrants ? Plus généralement, comment résister au déchaînement de l’hubris, des fantasmes de toute-puissance qu’incarne l’hégémonie mondiale du capitalisme rentier et spéculatif sans céder au fantasme du small is beautiful ? Quelle place redonner à l’idéal démocratique à toutes les échelles de la vie urbaine ? Comment dépasser les visions technocratiques qui, en réduisant les problèmes urbains à des questions utilitaires et fonctionnelles, aboutissent à la déshumanisation des villes et à la perte de ce qui a fait leur grandeur et leur charme ?

Penser la ville conviviale semble en effet relever d’une sorte de paradoxe : aucune ville qui se veut conviviale ne peut être, par définition, trop pensée en amont, mais doit plutôt être saisie en actes et sans cesse remise sur le métier de la pratique habitante et citoyenne. La ville conviviale se veut en effet, à n’en pas douter, au plus loin de toute recette qui se voudrait définitive, de toute modélisation prête à l’emploi.

La ville conviviale est une histoire permanente, une aventure perpétuelle. En aucun cas, il ne s’agit d’une œuvre achevée, mais bien plus d’une œuvre ouverte pour reprendre la distinction proposée par Umberto Eco lorsqu’il cherchait à définir le statut d’une œuvre d’art.

De même que « jouir d’une œuvre d’art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective originale » (U. Eco), jouir d’une ville qui se veut conviviale revient à la vivre, à l’habiter, à la sentir, à l’aimer, à la penser à travers de multiples orientations toujours susceptibles d’être discutées. La convivialité est la nourriture à la fois terrestre et idéelle de la société civile. Pour autant, elle n’est pas toujours quelque chose de doux et de chaleureux. Car, en libérant l’énergie humaine, elle est susceptible de devenir une ressource qui peut être dévoyée à des fins de domination, de manipulation ou encore de marchandisation.

C’est ici qu’apparaît la nécessité de mettre systématiquement en relation les « trois maîtrises d’œuvre, d’ouvrage et d’usage », dans l’objectif explicite de faire dialoguer décideurs, techniciens, architectes, habitants, etc. Si la maîtrise d’œuvre désigne la personne ou l’organisme chargé de la conception et de la conduite opérationnelle d’un chantier et la maîtrise d’ouvrage le commanditaire du projet et des travaux, il faut entendre par « maîtrise d’usage » l’expertise des « gens ordinaires » qui vivent et travaillent dans la ville, en parcourent les espaces et en connaissent les lieux. Éviter les pratiques d’aménagement sans « ménagement » de celles et de ceux qui font la ville dans les creux et les saillances de la quotidienneté urbaine, tel est finalement l’impératif qui s’impose ici. Faut-il rappeler que jamais le conçu, aussi technique, éclairé et démesuré soit-il, n’épuise le vécu, entendons l’expérience de l’habitant ? Méditons à cet égard ces mots de Pierre Sansot qui, dans son ouvrage Poétique de la ville, disait du langage conceptuel et urbanistique qu’il « introduit la neutralité, le ton fade et raisonnable des technocrates et qui, en fin de compte, vise à expulser l’humain de ce qui est destiné à épanouir l’homme ». La ville, pour être conviviale – poétique ? –, doit être immanquablement produite par les individus ordinaires et pas seulement par les décideurs, les penseurs, les techniciens et les bâtisseurs. De ce point de vue, il existe sûrement une complémentarité entre deux registres créatifs opérant au cœur de la ville : c’est que la création de la ville par le haut et par le bas semble, en effet, être un invariant de la condition urbaine et, partant, humaine.

À l’image de la ville conviviale, ce numéro est composite, réunissant des textes d’auteurs et d’observateurs issus d’horizons très différents. Mais tous avaient en arrière-plan, à titre non de feuille de route mais de boussole facultative, les quatre principes de base du convivialisme [www.lesconvivialistes.org] :

 – le principe de respect de la commune humanité qui rappelle combien il existe une seule humanité qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres ;

 – le principe de commune socialité rappelant l’importance de garantir la richesse des rapports sociaux ;

 – le principe de légitime individuation permettant à chacun d’affirmer sa singularité en devenir et de développer sa puissance d’être et d’agir sans nuire à celle des autres dans la perspective d’une égale liberté ;

 – le principe de maîtrise des oppositions renvoyant à la possibilité de s’opposer sans mettre en danger le cadre de commune socialité à la base d’une rivalité féconde et non destructrice.

Parce que la ville conviviale est une ville décente, ouverte à la surprise, à la liberté d’aller vers autrui, dans laquelle les actes de gratuité et de don peuvent se manifester au-delà des blocages idéologiques et de l’ethos technologique hypermarchandisé, c’est une pensée de l’ouverture ou, mieux, de la disponibilité à l’autre et au monde qui semble devoir présider aux discussions.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

La possibilité d’une ville conviviale, Revue du MAUSS, Alain Caillé. Philippe Chanial, Anne-Marie Fixot et Hervé Marchal, La Découverte MAUSS Second semestre 2019, 269 pages.