La lettre s’adresse à Charles Émond, président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec

Vincent Marissal Vincent Marissal
Député de Rosemont et responsable en matière de justice économique et fiscale pour Québec solidaire

Bonjour, Monsieur Émond. À ce temps-ci de l’année, normalement, nous aurions eu le plaisir de vous accueillir en commission parlementaire, à l’Assemblée nationale, pour l’exercice annuel de l’étude des crédits.

Ce ne sera pas le cas, la pandémie ayant chamboulé nos habitudes parlementaires.

C’est malheureux parce que j’avais beaucoup de questions pour vous. J’étais fébrile à l’idée de vous rencontrer et d’échanger sur votre vision pour cette grande institution qu’est la Caisse de dépôt et placement du Québec (Caisse).

Votre prédécesseur, Michael Sabia, avait surnommé l’étude des crédits le « BBQ du printemps », parce qu’il trouvait que ça chauffait pas mal pendant les trois heures d’interrogatoire mené par les parlementaires.

Il est vrai que la Caisse est un sujet hot au Québec. À défaut de vous recevoir en commission, j'écris cette lettre parce que je dois vous dire que vos premiers pas comme PDG de la Caisse me déçoivent et m’inquiètent.

L’arrivée d’un nouveau PDG, qui plus est en pleine crise, devrait être l’occasion d’un nouvel élan.

Votre empressement à investir dans les hydrocarbures et le recours systématique aux paradis fiscaux, comme c’était le cas des PDG précédents, laissent toutefois croire que vous n’avez pas l’intention de réformer la Caisse.

PHOTO TODD KOROL, ARCHIVES REUTERS

Champ de sables bitumineux de la société Suncor près de Fort McMurray, en Alberta

Le Journal de Montréal nous apprenait il y a quelques jours que la Caisse a profité de la débandade boursière pour faire le plein chez les pétrolières, notamment la canadienne Suncor et l’américaine ExxonMobil. Il est plutôt ironique de constater que Suncor, notamment, a été placée sur la liste noire du gigantesque Fonds souverain de la Norvège (1500 milliards de dollars) alors que notre Caisse jette son dévolu (et notre argent) sur ce canard boiteux hyperpolluant.

Vous savez aussi, j’en suis sûr, qu’ExxonMobil figure au quatrième rang du sordide palmarès des entreprises les plus polluantes de la planète. ExxonMobil a financé pendant des années des think tanks climatosceptiques, en plus de cacher pendant des décennies des études démontrant les effets dévastateurs de ses propres activités sur le climat.

Les crises climatique et sanitaire ne sont-elles, pour vous, que des occasions de boursicoter, sans cadre éthique ni sens du bien commun ?

Vous me direz sans doute, comme l’a fait votre prédécesseur, que la Caisse diminue ses investissements dans les hydrocarbures. C’est vrai, en pourcentage sur le total du portefeuille de la Caisse, du moins, mais les montants investis restent énormes. Et votre empressement à profiter des « aubaines » en Bourse démontre la résistance systémique au changement nécessaire pour espérer, un jour, rétablir l’équilibre climatique.

Paradis fiscaux

Je n’aurai pas l’occasion, non plus, de vous demander en personne pourquoi la Caisse s’obstine à mettre une partie de notre bas de laine dans les paradis fiscaux.

Je vous aurais rappelé que cette commission parlementaire a recommandé, en 2017, au gouvernement qu’il « demande à la Caisse de dépôt et placement du Québec d’exiger des entreprises dans lesquelles ses placements sont significatifs et lui permettent en conséquence d’influer sur leur gouvernance, de cesser d’avoir recours aux paradis fiscaux ».

Je présume, sans trop de risque de me tromper, que vous me répondrez, comme vos prédécesseurs, que c’est légal et que c’est comme ça que ça marche dans la haute finance.

Vos premiers mois à la barre de la Caisse laissent croire que vous suivrez le cap suivi par vos prédécesseurs. Si je me trompe, je serais ravi que vous m’en fassiez la démonstration par des décisions audacieuses qui feront une réelle différence.