J’ai essayé d’éveiller l’opinion publique et les partis de l’opposition à l’urgence d’un cabinet de crise*.

Jean Routier Jean Routier
Professeur en sociologie de l’histoire à l’Université Laval

J’expliquais que seul un tel cabinet serait légitime pour cogérer une crise qui nous oblige à repenser et restructurer notre vie sociétale pour longtemps. La tâche est trop colossale pour le seul gouvernement. Il faut une haute collaboration de tous nos élus et de nous tous. L’histoire enseigne que ceux qui ont planifié seuls ont échoué, parce que n’ayant pas consulté la base, ils ne parvenaient pas à motiver leur population.

Je relis les mémoires de Churchill, où l’on voit des timides se refusant à prendre les mesures requises devant le péril grandissant. Je comprends ce qu’il a ressenti. Aucun des partis de l’opposition n’a répondu à un envoi de mon texte. Il est plus confortable de rester dans l’opposition en posant des questions et en critiquant le gouvernement le cas échéant que de s’impliquer comme coresponsable dans une cogestion.

Nous avons donc une démocratie affaiblie pour les périls considérables qui s’annoncent. Pensons à la crise économique, à ce que nous subirons de l’incontrôlée crise aux États-Unis. Il serait infantile de croire pouvoir rester à l’abri de leur réaction type : « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Allons-nous les laisser décider de notre avenir ?

Relisant Churchill, des liens s’imposent. Il aurait fallu intervenir avec force pour éteindre le danger hitlérien avant qu’il n’ait pris trop de force. Il en va de même aujourd’hui. Ce virus doit être éteint en mobilisant toute la population dans la conception et la réalisation d’une contre-offensive. Pendant que les médecins et les infirmières soignent, que les microbiologistes cherchent, les autres compétences doivent travailler à un plan sociétal contre le pouvoir paralysant de ce virus.

Nous sommes en mode réactionnel nous limitant à nous isoler, garder une distance, nous masquer, multiplier les ablutions, répéter des incantations justificatrices parce que nous sommes parmi les plus touchés. Nous précipitons maintenant un déconfinement pour soi-disant prévenir des troubles psychiques. Mais nous jouons avec le feu, risquant un reconfinement devant une nouvelle vague qui submergera nos soignants déjà épuisés et insuffisants**.

Si l’on psychologise la solution aux souffrances psychiques, les psychologues seront débordés et insuffisants d’autant qu’une psychothérapie prend plus de temps qu’un examen médical avec des pilules. La science psychosociologique nous dicte une voie plus efficace.

Là où une démarche individuelle semble prendre une éternité, une démarche de communication collective a sur tous et toutes des effets bénéfiques et rapides.

Churchill disait : « Ne sous-estimez pas l’Angleterre ! Qu’une grande cause s’offre à son peuple, et vous verrez de combien d’actions inattendues il sera capable ! ». Sommes-nous, les Québécois, mobilisables pour la grande cause de notre temps et capables d’une contre-offensive jusqu’à la victoire ?

D’abord, il faut un cabinet de crise pour organiser une planification stratégique à laquelle toute la population participera en y trouvant une motivation individuelle et collective anti-déprimante.

L’usine : un exemple qui aidera à comprendre

Pour changer la chaîne de production d’une usine, il fallait sortir les machines et les remplacer par d’autres. Le président se demande si le plan des ingénieurs peut réussir. Il pense que ce n’est qu’une séquence de démontage et de remontage. On ne tient pas compte des équipes de production, d’entretien, de contrôle de la qualité, etc. Si l’on s’en tient à cela, on risque que les nouvelles machines soient mal utilisées, que l’entretien ne suffise plus, que le personnel soit démotivé et de perdre beaucoup d’argent.

Nous décidons de consulter les gestionnaires et les superviseurs. Il en résulte un plan beaucoup plus élaboré. Nous décidons de le valider avec les équipes de production et d’entretien de jour. Il en ressort un plan très différent. Nous le présentons aux équipes de soir, de nuit et de fin de semaine. Le plan en ressort largement modifié. Nous décidons enfin de rassembler tout le personnel de l’usine pour valider le tout. Ce qui avait été oublié est apparu, parce que les connaissances de tous se conjuguaient pour fournir un portrait complet de l’usine à transformer.

La séquence technique des ingénieurs prévoyait une semaine. Le plan après les consultations requérait trois semaines.

Grâce à cette participation, il a été réalisé avec une motivation soutenue de tout le personnel parce que c’était leur plan, avec en prime : une vision, des objectifs, des stratégies et des priorités pour l’avenir à long terme de l’usine.

La Santé publique est l’équivalent des ingénieurs, avec un soi-disant plan de déconfinement graduel. Les gestionnaires et les superviseurs sont l’équivalent de tous nos élus avec les autorités régionales et municipales. Le personnel de l’usine est l’équivalent de la population du Québec. Prendre du temps pour consulter, faire participer largement donnerait un vrai plan qui nous motiverait et nous ferait gagner sociétalement. Il faut préparer une contre-offensive biopsychosociale, parce que nous sommes des êtres biopsychosociaux, ce qui requiert d’ajouter aux compétences biologiques les compétences psychologiques et sociologiques.

Si nous avons le plus gros problème au Canada, nous pourrions avoir la plus grande solution.

* Lisez « Vivement un cabinet de crise »

** Pour faire revenir en grand nombre le personnel de la santé manquant (les 11 600), il faut aussi un vrai plan élaboré avec la participation d’une partie d’entre eux. L’on verra alors clairement que leur motivation est liée au fait d’être encadré par une personne qui sait animer un travail en équipe bien défini, avec une excellente préparation et de bons équipements. Cela n’a rien à voir avec l’argent ni avec une publicité de valorisation.