Le 24 février dernier, une attaque dans un salon de massage érotique à Toronto a causé la mort d’une femme et blessé deux autres personnes. L’attaque en question vient d’être requalifiée par le Service de police de Toronto et la Gendarmerie royale du Canada d’acte terroriste, qui aurait été inspiré par l’idéologie misogyne incel.

David Morin et Stéphane Leman-Langlois
Respectivement professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et professeur à l’École de travail social et de criminologie, Université Laval *

Cette décision constitue une première à plusieurs égards. Au Canada, bien que les occasions n’aient pas manqué, c’est la première fois que la nouvelle loi antiterroriste est utilisée pour poursuivre l’auteur d’un acte de violence qui ne soit pas associé au terrorisme islamiste. En Occident, c’est une des rares sinon la première fois que des accusations de terrorisme sont portées contre un individu pour une attaque motivée par la misogynie.

Pourtant, l’extrémisme violent à caractère misogyne ne constitue pas un phénomène nouveau. Il s’inscrit dans le continuum de la violence faite aux femmes qui s’étend de la violence conjugale au féminicide en passant par le viol comme arme de guerre dans les conflits.

Au Canada, la violence misogyne et antiféministe a fait beaucoup de victimes. Le caractère antiféministe de l’attentat de Polytechnique en 1985 ne fait guère de doute, tout comme les motivations de l’auteur de l’attaque à la voiture-bélier à Toronto en 2018, dont le message publié sur Facebook avant de passer à l’acte faisait référence à la communauté des « célibataires involontaires » (incel) et à Elliot Rodger, responsable de la tuerie d’Isla Vista en Californie en 2014. Ces deux attentats ont causé à eux seuls 24 morts, dont 22 femmes, et au moins autant de blessés.

Le masculinisme, la misogynie et l’antiféminisme

Ces attentats constituent l’expression violente et paroxystique de la présence persistante d’un courant masculiniste et antiféministe au Canada, que l’on retrouve dans la plupart des pays occidentaux. Son discours central est connu : les hommes vont mal et seraient victimes d’une crise d’identité (une « crise de la masculinité »), dont la cause principale seraient les femmes, notamment les féministes, et accessoirement les personnes de couleur, les immigrants, les minorités sexuelles LGBT, etc. Au cours de la dernière décennie, cette idéologie semble avoir gagné en popularité et s’être organisée sur l’internet.

La manosphère – nom dont ses membres se sont eux-mêmes affublés – regroupe ainsi des centaines de sites web, de blogues et d’autres forums de discussion en ligne, sans forcément de structure ou de liens entre eux, où se rassemblent des dizaines de milliers d’hommes.

Au sein de la manosphère, la culture et la communauté des « célibataires involontaires » est devenue tristement célèbre en raison de l’attaque de Toronto, commise au nom de la « rébellion incel ». Créée au milieu des années 90, il s’agissait à l’origine d’un groupe de soutien en ligne inclusif pour des gens en mal de relations amoureuses ou sexuelles. Progressivement, la communauté incel a été investie par certains individus et sous-groupes plus radicaux et est devenue un catalyseur de discours extrémistes, misogynes et haineux, comme le montrent les travaux de Baele, Brace et Coan en 2019. Certains n’hésitent pas à légitimer le recours à la violence physique et à revendiquer à l’occasion une filiation avec Lépine ou Rodger. Cette violence verbale s’exprime d’autant plus aisément que ces forums de discussion sont anonymes et ont des règles d’utilisation permissives.

La convergence des genres

Loin de se limiter aux incel, la manosphère accueille également nombre d’autres groupes masculinistes, ainsi que des groupes suprémacistes blancs et d’extrême droite (alt-right). En particulier, depuis quelques années aux États-Unis, on observe un accroissement des liens entre l’alt-right, le mouvement suprémaciste blanc et les discours sur la violence sexiste et misogyne, comme le notent les travaux de Hoffmann et Ware (2020). D’ailleurs, l’auteur de l’attentat de la mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette, évoquait sa connexion particulière avec Rodger.

Cet environnement toxique semble un terreau d’autant plus fertile pour le passage à l’acte violent qu’il entretient un fort sentiment de persécution auprès de personnes souvent en situation de victimisation et parfois de détresse psychologique, à plus forte raison lorsque celles-ci sont en proie à des émotions suicidaires ou homicidaires.

Les auteurs de ces attentats sont souvent de jeunes hommes éduqués et intelligents, mais asociaux et minés par des troubles psychologiques. Un profil qui n’est pas sans rappeler celui de nombreux tueurs de masse aux États-Unis, dont plusieurs études montrent d’ailleurs qu’ils entament souvent leur parcours meurtrier en s’en prenant à une femme de leur environnement immédiat (conjointe, ex, mère, sœur). Ce fut d’ailleurs le cas avec le récent tueur qui a commis un carnage en Nouvelle-Écosse.

La pandémie actuelle est marquée par un accroissement du stress et de l’anxiété généralisée au sein de la population et par un confinement qui favorise la consommation accrue et solitaire d’internet. Dans ce contexte, alors qu’on observe déjà une hausse de la violence conjugale et familiale, l’essor de cette forme d’extrémisme motivé par la misogynie et l’antiféminisme a de quoi inquiéter.

* David Morin est cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.