Et si nous repensions les mécaniques de l’industrie culturelle ?

Bryan Perro Bryan Perro
Auteur, éditeur et gestionnaire culturel

Je ne peux m’empêcher, depuis le début de la pandémie, de m’interroger sur la faillite d’un certain modèle économique dont l’idée de croissance du profit dépasse largement celle du bien-être humain. Autant il est séduisant pour l’actionnaire de recevoir sa part de dividendes, autant il est difficile dans ce système de produire du sens pour une classe moyenne inapte à se servir dans la même assiette que ses élites économiques. Dans cette mécanique, ceux qui paient le prix fort sont précisément les gens qui produisent le plus de sens dans une société, c’est-à-dire les artistes.

Déjà, en terminant cette phrase, j’entends hurler haut et fort les champions marqueurs du stéréotype. Ils crient que la culture n’est qu’une dépense inutile alors qu’elle est, dans les faits, un investissement économique contribuant à notre richesse collective. Permettez-moi d’oublier les arguments sur les bienfaits intellectuels de la culture et d’éviter de vous rappeler qu’avec l’éducation, la culture est l’une des deux pilules capables de vaincre la misère intellectuelle, cette maladie qui en fait tant hurler contre ces remèdes.

Cependant, malgré les perceptions, il n’en demeure pas moins que l’artiste est encore et toujours le dernier maillon de la chaîne alimentaire de l’industrie culturelle. L’auteur ne touche en moyenne que 10 % de droits sur ses livres, les acteurs moins connus courent le cachet dans des conditions d’instabilité notoire, les créateurs en arts visuels ne vivent pas nombreux de leur art, les chanteurs ne vendent plus de disques et même si quelques humoristes réussissent à engranger de petites fortunes personnelles, ils sont rapidement exposés aux modes. Eux aussi marchent en équilibre sur le mince fil de fer traversant le gouffre de l’oubli.

Dois-je vous rappeler que, dans les déboires du Cirque du Soleil, ce sont les artistes, ceux-là mêmes qui donnent du sens aux productions, qui furent privés de l’abreuvoir les premiers ? (Enfin, c’est ce que j’ai lu dans les journaux !) C’est la loi du marché, me direz-vous, les plus performants font le plus d’argent ! Mais non, cette rhétorique ne s’applique pas lorsqu’on produit du sens plutôt que des indices boursiers.

On ne visite pas Paris pour la qualité de ses installations pétrochimiques ni Prague pour ses impressionnantes usines de textile.

C’est la culture et ses dérivés qui attirent dans ces endroits, comme tant d’autres, des centaines de milliers de touristes. Nous vivrons cet été une saison sans théâtre, sans festivals, sans activités culturelles de masse et les sceptiques pourront constater l’importance économique pour tous les secteurs d’activité connexes de cette industrie culturelle, une industrie inexistante sans ses auteurs, ses interprètes, ses créateurs et ses concepteurs. C’est sur le dos de ceux qui ramassent les miettes que s’est construite une imposante structure économique dont les fragiles fondations de plâtre menacent de s’écrouler en entraînant avec eux des milliards de dollars du portefeuille de nos impôts. Dans l’effondrement des colonnes du temple, je crois que ce sont curieusement les artistes qui s’en sortiront le mieux, habitués qu’ils sont à se nourrir des restes.

Et si la véritable réinvention de la culture se tournait vers ses artisans, vers sa base, en leur trouvant des moyens de créer sans quémander, de s’exposer sans s’humilier, de briller à juste valeur et de participer plus équitablement dans l’essor du Québec et de ses régions ? Si nous repensions les mécaniques de l’industrie culturelle afin de mieux protéger l’une des grandes valeurs de notre nation, sa créativité ? Revoir le statut de l’artiste et travailler à la protection de cette ressource première serait, pour un Québec d’après-pandémie, une pressante obligation.