La relève du Québec, en provenance des sciences naturelles, humaines et sociales, propose une réflexion sur les nombreux défis qui attendent la société québécoise pour affronter la crise de la COVID-19 et en sortir*.

Marco Romagnoli et Catherine Charron
Respectivement doctorant en ethnologie et patrimoine à l’Université Laval et ethnologue et co-directrice des Forges de Montréal

Le Québec est « sur pause » depuis deux mois, et notre regard se dirige de plus en plus vers l’après-COVID-19.

Des réflexions concrètes s’ébauchent quant à la revitalisation du secteur touristique, mis à mal par la fermeture des frontières et par les interdictions de déplacement. Le flux de voyageurs s’est interrompu et la mosaïque du secteur touristique mondial — composée d’hôtels, de restaurants, de musées, de sites patrimoniaux — accuse de fortes pertes sur tous les plans. « Ça va bien aller », le slogan consacré sous forme d’arc-en-ciel, évoque la promesse d’un retour éventuel à la « vie normale ». 

Il nous fait penser au jour convoité où l’on pourra à nouveau sortir avec nos amis, ou simplement éviter les longues files au supermarché. Mais l’enjeu véritable, tant touristique que moral, est de savoir si on continuera à voyager comme on le faisait avant cette pandémie. 

Tourisme de masse : un modèle dépassé 

Au royaume du tourisme de masse, il est impossible de ne pas voir d’un œil nouveau les pratiques qui découlent, par exemple, du tourisme de croisière. Un coup de barre s’impose. Ce type de tourisme avait atteint une telle force qu’il prenait la forme d’un tsunami, tant humain qu’environnemental. Plusieurs mouvements de contestation, comme #TouristsGoHome à Barcelone ou à Venise, ont émergé dans ces villes littéralement envahies chaque année. Le tourisme de masse a engendré l’éclosion d’une haine de l’étranger chez les résidants locaux, et parfois même une forme de racisme à leur égard. 

PHOTO MANUEL SILVESTRI, ARCHIVES REUTERS

Des Vénitiens opposés à la venue des grands navires
de croisière ont manifesté place Saint-Marc, en juin 2019

La COVID-19 amplifiera-t-elle ce phénomène ? Dans tous les cas, le tourisme de masse a des effets pervers : les commerces locaux qui bénéficient des retombées ont développé une dépendance face à ce modèle d’affaires. Mais souhaiterons-nous accueillir de nouveau cette marée humaine pour des motifs purement économiques ? Ou la solution résiderait-elle plutôt dans une véritable « diète touristique » ? La COVID-19 nous commande une réflexion fondamentale à ce sujet. 

Le tourisme de proximité, clé de la relance

Au Québec, les agences touristiques régionales s’activent déjà pour se démarquer et promouvoir les attraits de leur région. On peut voir par exemple Tourisme Côte-Nord jouer avec les mots dans une publicité mêlant les spécificités régionales et les consignes de la Santé publique (1 marsouin = 2 mètres). Et ceci n’est que le début d’une campagne de promotion nationale encore plus vaste. Plus que jamais, on peut s’attendre à ce que les artistes, artisans et entreprises culturelles locales se fassent les porte-étendards du patrimoine québécois, dans toute la variété qui l’anime. Leur rôle sera d’attirer les visiteurs afin de relancer l’économie locale.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

« Au Québec, le mouvement de solidarité qui se ressent pourrait prendre la forme d’un appui encore plus massif pour la consommation locale, et se traduire par un tourisme régional accru », écrivent les auteurs.

Tel qu’annoncé par les autorités publiques, l’ensemble des festivals et événements culturels sont maintenant annulés pour la saison estivale. Il faudra faire preuve d’inventivité et de résilience, alors que ces grands événements, certes lucratifs, incarnent aussi une fierté aux couleurs locales ou régionales. Et ce ne sont pas que les géants de l’industrie qui écopent ; la saison des pow-wow des Premiers Peuples ne pourra pas davantage avoir lieu cette année. C’est là qu’on voit que la COVID-19 atteint toutes les cultures et chacun de leur mode d’expression.

Solidaire et durable

La COVID-19 modifiera les comportements humains en général, et donc les comportements touristiques en particulier. On ne visitera plus de la même manière, ni pour les mêmes raisons. Au Québec, le mouvement de solidarité qui se ressent pourrait prendre la forme d’un appui encore plus massif pour la consommation locale, et se traduire par un tourisme régional accru.

Espérons que notre gouvernement et ses agences investiront massivement dans la promotion des régions et de leur attrait culturel afin de sensibiliser la population à l’immense beauté qu’elles renferment.

Repenser la mobilité collective post-COVID-19 impose de faire des choix empreints de durabilité et de solidarité sociale.

Elle engage à se satisfaire des produits et des lieux près de chez soi, plutôt que de vouloir à tout prix consommer ce qu’on ne retrouverait qu’ailleurs. Il s’agit d’une occasion pour nous redécouvrir.

De consommateurs boulimiques de voyages sous l’emprise d’une voracité d’apparence, saurons-nous opter pour une façon de voyager qui soit plus responsable, durable et sensible tant pour notre environnement que pour les êtres humains qui l’habitent ?

* Ce dossier est coordonné par Catherine Girard, Isabelle Laforest-Lapointe et Félix Mathieu, respectivement de l’Université Laval, de l’Université de Sherbrooke et de l’Université du Québec à Montréal.

DEMAIN : Philippe Dubois et Katryne Villeneuve-Siconnelly : Quelle « politique autrement » à l’ère post-coronavirus ?