Depuis le début de la pandémie, tout a basculé. Nos vies ne sont plus les mêmes, nos vieilles habitudes ont pris le bord. Par la bande, nos émissions de GES n’ont pas été épargnées.

Jean-Patrick Toussaint Jean-Patrick Toussaint
Docteur en sciences environnementales

Selon les experts, dont ceux de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), on pourrait être aux premières loges de la plus importante réduction d’émissions jamais mesurée : une baisse potentielle de 4 % à 8 %1 de nos émissions de GES à l’échelle mondiale en réponse à la pandémie.

C’est non négligeable ! À titre de comparaison, la crise financière de 2008 avait entraîné une réduction des émissions d’environ 1,3 %.

D’entrée de jeu, je tiens à préciser que je ne me réjouis aucunement de la façon dont ces émissions de GES pourraient être réduites. Une pandémie n’a rien d’un moyen pouvant justifier quelque fin que ce soit — particulièrement lorsque la monnaie d’échange se mesure en vies humaines.

Or, si elle s’avère exacte, la réduction des émissions liée à la pandémie représenterait presque l’équivalent des efforts nécessaires sur une base annuelle afin de maintenir le réchauffement planétaire à 1,5 °C d’ici la fin du siècle, tel que le suggère fortement l’Accord de Paris (soit une réduction de 7,6 % par année des émissions de GES d’ici 2030). Mais ladite réduction aura été la résultante de mesures drastiques en réponse au SARS-CoV-2, le tout ayant mené à un ralentissement tous azimuts de nos activités économiques, dont les plus délétères sur le plan carbone. 

Pire encore, cette « pause COVID-19 » de nos émissions n’empêchera pas les concentrations de CO2 de s’accumuler dans l’atmosphère et donc aura peu d’effet sur l’évolution du climat à court terme.

Ce constat jette donc un pavé dans la mare de nos efforts de réduction d’émissions de GES.

Comment soutenir le rythme nécessaire de 4 % à 8 % tout en évitant les effets pervers de ce que nous vivons en ce moment, alors même que l’on s’apprête à réanimer la machine économique mondiale ?

Ce qu’il faut faire… et ne pas faire

D’emblée, le défi gargantuesque qui se dresse devant nous ne doit absolument pas servir de prétexte à ne rien faire ! Toute fuite par en arrière ou un retour au statu quo, qui n’était déjà pas soutenable d’un point de vue de notre budget carbone, ne peuvent en aucun cas faire figure de réponses adéquates.

C’est donc dire qu’il faudra éviter à tout prix de jeter le bébé avec l’eau du bain et résister à l’envie de sacrifier les politiques climatiques et environnementales à l’autel de la relance économique.

Bon nombre de chercheurs et de groupes, dont le « G15 québécois »2, en ont d’ailleurs fait état au cours des dernières semaines, invitant nos leaders politiques à abandonner les habitudes délétères (particulièrement quant à notre soif d’énergies fossiles) et à miser sur une relance économique axée sur une société sobre en carbone, plus résiliente et plus juste.

D’un autre côté, il nous faudra aussi apprendre à faire des deuils. Non pas de notre capacité à améliorer notre bilan environnemental, mais d’objectifs auxquels on se heurte obstinément. Sachant que la température du globe a déjà augmenté d’un peu plus de 1 °C, et que les nations ayant ratifié l’Accord de Paris peinent à atteindre leurs cibles de réduction des GES, l’objectif de 1,5 °C est désormais irréaliste, voire trompeur. Jouons franc jeu : limiter le réchauffement à 2 °C nécessitera une volonté collective indéfectible et, dans l’espoir que l’on s’y engage fermement, de solides mécanismes de reddition de compte3 pour nous y rappeler à l’ordre.

Enfin, il faudra revoir notre façon d’aborder la crise climatique : toute revendication en faveur d’actions environnementales vigoureuses pourra difficilement reposer sur la seule prémisse des gestes individuels.

À l’autre extrémité, toute approche axée sur la décroissance — qui me paraît pourtant de plus en plus inéluctable — devra se faire de manière réfléchie, accessible et finement articulée, sans quoi elle sera vertement accueillie par une levée de boucliers, considérant les épreuves vécues pendant des mois de vache maigre.

Entre les deux pôles, les impacts temporaires de la pandémie sur nos émissions illustrent qu’il sera fort difficile d’ignorer le recours aux technologies afin de décarboniser notre avenir — n’en déplaise à certains. Mais encore, toute technologie ne pourra être efficace que si des changements profonds se mettent en branle concurremment dans notre société.

En conclusion, ce 4 % à 8 %, cet écart arithmétique de réductions de GES entre un monde verrouillé par la pandémie et celui vers lequel on doit tendre, sera difficile à obtenir et à maintenir. Deux choix s’offrent donc à nos dirigeants, et à nous (dans une certaine mesure) : bosser dur, sans couper les coins ronds, dans l’espoir de toucher une partie de notre prime climatique, ou encore passer la « sale job » au suivant… si suivant il y a. Après nous avoir vus retrousser nos manches lors d’une crise sans bornes, nos gouvernements devraient prendre acte de notre habileté à faire preuve d’une solidarité inestimable et de notre capacité à moduler nos comportements devant l’adversité… pour autant qu’on nous explique honnêtement, de manière rigoureuse et avec leadership tous les tenants et aboutissants. Voilà peut-être de quoi nous insuffler un brin d’espoir devant le défi climatique qui ne s’est jamais vraiment mis sur « pause » durant notre confinement…

« COVID-19 Could Result in Much Larger CO2 Drop in 2020 »

> Consultez le texte (en anglais)

2 Contributions en vue de compléter les mesures de soutien et de relance dans le contexte de la crise de la COVID-19 (lettre au premier ministre François Legault)

> Consultez le texte

3 « Une relance indissociable de la crise climatique »

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