Il y avait quelque chose d’étonnant à voir le premier ministre Legault, il y a une dizaine de jours, faire son mea culpa devant la nation tout entière en admettant sans détour ses propres défaillances.

Mathieu Bélisle Mathieu Bélisle
Essayiste

« Aujourd’hui, je l’avoue, puis je prends la pleine responsabilité, je pense que, si c’était à refaire, il aurait fallu que j’augmente plus vite les salaires des préposés aux bénéficiaires. »

J’étais assis dans mon salon avec ma conjointe, nous étions comme d’habitude au rendez-vous pour la « messe » quotidienne, et il nous a fallu un peu de temps pour prendre la pleine mesure de ce que nous venions d’entendre. C’était presque émouvant, et bien des gens dans notre entourage – parmi lesquels il n’y a guère de partisans de la CAQ – ont été impressionnés par une telle franchise. 

Bien sûr, cet acte de contrition n’était pas dénué de considérations stratégiques. Après avoir montré du doigt les médecins spécialistes plus tôt cette semaine-là, le premier ministre sentait sans doute le besoin de calmer le jeu en prenant sa part du blâme. Et ses excuses, aussi sincères qu’elles aient été, n’allaient pas l’empêcher de décocher une flèche aux syndicats, comme si l’ancien grand patron ne pouvait résister à l’envie d’en découdre avec de vieux adversaires.

Humilité et sens des responsabilités

Reste qu’une telle preuve d’humilité tranchait avec l’arrogance et la froideur auxquelles ses prédécesseurs nous avaient habitués. Je regrette, mais j’avais beau faire tous les efforts, je ne pouvais pas imaginer l’ancien premier ministre Philippe Couillard accepter quelque blâme que ce soit, surtout pas d’une manière aussi personnelle et sentie.

Mais c’est surtout à Jean Charest que je pensais comme à l’exact contraire de ce que François Legault avait incarné au moment où il livrait ses excuses. Comment l’oublier ? M. Charest avait passé toutes ses années au pouvoir à blâmer sans relâche ses prédécesseurs pour les problèmes que son gouvernement vivait. Même en 2012, alors qu’il briguait pourtant un quatrième mandat, il continuait de jeter le blâme sur le gouvernement précédent en faisant remonter tous les maux que vivait le système de santé à des décisions « cruelles » prises en 1997, accusation qui avait provoqué chez son adversaire Pauline Marois une rare saute d’humeur : « M. Charest, vous devez bien être responsable de quelque chose, ça fait neuf ans que vous êtes là ! »

Il faudra bien, un jour ou l’autre, prendre la mesure de l’influence délétère que le premier ministre Charest a pu avoir sur le climat politique – il est clair, en tout cas, que la fameuse génération née du printemps érable s’est formée en grande partie contre son cynisme érigé en raison d’État. La semaine dernière, Gaétan Barrette nous a rappelé ces sombres années alors qu’il continuait, en digne héritier, de rejeter la moindre critique formulée à l’encontre de sa fameuse réforme et des coupes qui l’avaient accompagnée. « Ce n’est pas le système qui est en cause, c’est le niveau de préparation », a-t-il répété, sûr de sa vérité, comme si l’état d’impréparation n’avait rien à voir avec le climat de confusion qui régnait déjà dans tout le réseau. 

Pendant ce temps, Philippe Couillard, dans une rare intervention publique, dissertait à la radio d’État sur la réponse offerte par les gouvernements mondiaux au coronavirus. Il s’exprimait dans des termes aussi généraux que possible, en bon théoricien, parlait de l’exercice du pouvoir (« gouverner, c’est choisir »), sans un seul mot au sujet des dégâts pourtant considérables que ses coupes avaient causés, des hôpitaux aux CHSLD en passant par la DPJ et les services aux plus vulnérables.

Qu’il aurait été facile pour François Legault de rejeter le blâme sur les politiques d’austérité du gouvernement libéral précédent, de souligner que les efforts de centralisation du système de santé avaient tué l’esprit d’initiative et l’autonomie, que le personnel soignant était démobilisé et à bout de souffle à cause du temps supplémentaire obligatoire, des horaires irréguliers et des exigences qui s’étaient multipliées sans moyens pour les réaliser, bref, que le réseau était déjà en situation de crise avant même que la crise ne frappe !

Qu’il aurait été facile de rappeler que les médecins et plus encore les médecins spécialistes, collègues de MM. Couillard et Barrette, avaient miraculeusement échappé à l’austérité pour devenir parmi les mieux payés au monde (ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’excellent Francis Vailles), alors que l’ensemble du réseau devait se sacrifier ! Qu’il aurait été facile de montrer que la course aux surplus budgétaires lancée par les libéraux avait engendré le pire déficit de compassion de l’histoire politique récente !

Mais non, le premier ministre Legault n’a rien fait de tout cela. 

Après avoir, il est vrai, laissé paraître son impatience, il a décidé de prendre le blâme pour les autres, y compris pour ses adversaires, en poussant la magnanimité jusqu’à avoir un bon mot pour le docteur Barrette, qui n’en demandait pas tant.

Ma conjointe et moi, nous ne sommes certainement pas d’accord avec toutes les politiques du gouvernement Legault (c’est même assez rare), nous sommes toujours aussi scandalisés du peu d’importance accordée à l’éducation (depuis le début de la crise, le Québec n’est-il pas le seul endroit en Occident où l’école est optionnelle ?). Nous sommes toujours aussi inquiets de la confusion qui règne au sein de ce monstre bureaucratique appelé Santé, toujours plus accablés par la découverte des conditions inhumaines dans lesquelles vivent – et meurent – nos aînés.

Bref, nous ne sommes pas sur le point de virer caquistes. Mais là, au moment où François Legault choisissait de prendre ses responsabilités plutôt que d’attaquer cyniquement ses adversaires, alors qu’il acceptait le blâme plutôt que de le refuser, il nous fallait reconnaître qu’il témoignait d’une humanité à laquelle on ne nous avait pas habitués.

Si bien que nous nous sommes pris à rêver qu’une telle attitude ne soit pas l’exception, mais devienne la règle, qu’elle marque en politique un « avant » et un « après », quelque chose, peut-être, comme le retour de la décence.