Au Québec, la pandémie a transformé tout le monde en expert des CHSLD et en expert de la virologie.

Sophie Zhang Sophie Zhang
Médecin de famille au CHSLD Bruchési et co-chef adjointe hébergement au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Aujourd’hui, en tant que co-chef adjointe de 15 CHSLD qui hébergent presque 650 patients atteints de la COVID-19, je prends le temps que je n’ai pas pour écrire cette lettre, car je n’ai plus de patience pour ce que je lis.

Vous insistez pour porter un N95 en CHSLD parce que vous êtes d’opinion que le masque de procédure n’est pas sécuritaire même si les autorités internationales (Organisation mondiale de la santé), nationales (Agence de santé publique du Canada, United Kingdom National Health Service, Société française d’infectiologie, entre autres) et locales (Institut national de santé publique du Québec) sont unanimes sur le sujet ? C’est votre droit, mais ne venez pas travailler chez nous où on porte tous le masque ordinaire.

On parle beaucoup de héros de ces temps-ci. Les vrais héros, ce n’est pas moi, le médecin traitant qui fait des visites hebdomadaires auprès des patients dans les zones chaudes et froides. Ce n’est pas le médecin spécialiste qui vient offrir quelques heures par semaine en renfort. Au front, ce sont nos infirmières, mais surtout nos préposés qui, depuis le tout début de la pandémie, passent des heures tous les jours à proximité des patients, à les soigner avec dévouement. Très humblement, je leur lève mon chapeau, à eux, les plus grands héros de nos CHSLD.

Soyons donc clair : ce qui est bon pour une infirmière et un préposé est bon pour un médecin. Notre CIUSSS ne tolère pas de double standard entre les professionnels, avec raison.

Les meilleures pratiques en prévention et en contrôle des infections, basées sur les données probantes, dictent que le N95 est nécessaire seulement en présence d’intervention médicale générant des aérosols, dont l’intubation et l’aspiration des sécrétions chez un patient trachéotomisé.

C’est ce qui est appliqué dans d’autres pays et dans les autres provinces canadiennes. Pourquoi ce serait sécuritaire pour tout le monde, mais pas pour nous ?

L’opinion de quelques experts ne devrait jamais avoir préséance sur le consensus scientifique. Mais comment arrive-t-on à un consensus sur une infection qu’on connaît si mal, avec si peu de données ?

En épidémiologie, on parle de niveaux de preuves – toutes les données ne sont pas égales et les décisions se prennent sur les preuves de plus haut niveau. La plupart des allégations en lien avec la transmission aérienne et le N95 sont basées sur des preuves indirectes (présence de particules virales) ou expérimentales (aérosolisation mécanique) ; ce sont des données de faible niveau, car elles ne représentent pas le risque réel d’être infecté en contexte de soins.

Peut-être que le virus resterait quelque temps dans l’air, mais peut-être que ce n’est pas un problème, puisque le masque de procédure filtrerait 97,1 % des particules virales aérosolisées contre 99,9 % pour le N95. Ici, on est dans l’ordre du spéculatif.

À ce jour, la preuve clinique de plus haut niveau qu’on a, c’est une revue systématique de quatre essais randomisés contrôlés qui s’est attardée à la « réalité » terrain, c’est-à-dire au taux d’infection par virus respiratoires (en incluant les coronavirus) chez les travailleurs de la santé portant un masque N95 versus un masque de procédure : elle n’a démontré aucune différence entre les deux types de masques.

Devant ces constats, les médias traditionnels et sociaux qui se plaisent à insinuer ou même à affirmer que le personnel sans N95 n’est pas suffisamment protégé, en plus de faire fi des niveaux de preuve et du consensus scientifique, contribuent à la panique générale et à la baisse du moral des troupes. La controverse est excitante, mais après chaque nouvel article publié en ce sens, mon téléphone sonne et ma boîte courriel se remplit de messages de découragement de la part de nos héros qui perdent confiance en nos consignes.

Aux partisans du « N95 en tout temps », si vous êtes pour tenir des propos qui ont l’effet de démoraliser nos travailleurs et, en aval, de nuire à nos patients vulnérables, avez-vous au moins des preuves scientifiques rigoureuses sur lesquelles vous appuyer ? 

Êtes-vous en possession d’une étude clinique révolutionnaire dont nos spécialistes en infection n’ont pas encore eu connaissance ? Si oui, on est ouverts à changer la consigne qu’on défend, car tout le monde veut protéger ses équipes.

Enfin, pour ceux qui ont nouvellement assumé le rôle de défenseur des CHSLD et analyste des problèmes en CHSLD, on vous demanderait un peu de retenue. Tout propos qui n’est pas constructif, qui ne propose pas de solutions pragmatiques et réalistes n’aide pas. Tout comme on ne veut pas de messages non fondés qui sèment la confusion, on ne veut pas non plus de témoignages sensationnalistes qui nous tirent vers le bas. 

Le drame que plusieurs décrivent, parce qu’ils l’ont entendu aux nouvelles ou l’ont vu après quelques jours de bénévolat en centre d’hébergement, les professionnels sur place le vivaient déjà en grande partie bien avant la COVID-19, mais cette triste réalité n’était pas à la vue de tous comme elle l’est aujourd’hui.

Devant cette pandémie qui nous a frappés avant tout le monde et plus fort que tout le monde, on n’a pas besoin de vos théories et de vos exclamations ; on a besoin de vos bras, de vos idées audacieuses et avant tout de votre solidarité.