Alors qu’un ennemi invisible rôde à l’extérieur, que la planète entière est en guerre contre lui, la majorité d’entre nous sommes assignés à résidence, impuissants.

Jean-Frédéric Légaré-Tremblay Jean-Frédéric Légaré-Tremblay
Fellow et conseiller principal en communications au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

La perte de contrôle sur de nombreux aspects de nos vies est énorme. Nos relations sociales sont amputées, nos déplacements sont limités, nos placements se sont effondrés, nos emplois sont chamboulés, quand ils ne se sont pas évaporés. On réalise à quel point notre vie et, en définitive, notre bonheur dépendent de choses qui échappent à notre emprise.

Mais alors que nous éludons ce qui se passe à l’extérieur de chez nous, nous sommes plus que jamais appelés à prendre le contrôle sur ce qui règne à l’intérieur. C’est, dans sa réalité comme dans sa métaphore, un « moment stoïcien ». Une occasion, en tout cas, de replonger dans cette pensée pour laquelle le bonheur passe par l’affranchissement des souffrances et de toute autre chose qu’on ne peut contrôler. Une occasion de reprendre le contrôle alors que tout semble se dérober.

« Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. » Ce sont les premiers mots du Manuel d’Épictète, philosophe stoïcien du premier siècle après Jésus-Christ.

Comme d’autres penseurs de son école, tels Marc Aurèle et Sénèque, et ceux qui, comme Montaigne, s’en inspireront plus tard, Épictète propose un détachement du monde. La liberté et le bonheur ne sont possibles que si l’on s’affranchit d’abord de ce qui est hors de son contrôle.

« De nous dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons ; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons », dit-il plus loin. « Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté. »

Les stoïciens ne sont pas exactement les philosophes les plus populaires. Chez les étudiants, la volonté de puissance de Nietzsche ou encore les conseils de Machiavel au prince pour dompter la fortune séduisent bien davantage que le détachement du monde d’un Épictète. Les uns veulent conquérir et contrôler ce monde, l’autre s’y soumet.

Les apparences sont trompeuses.

Un stoïque conquiert et contrôle son interprétation du monde. Il a le pouvoir d’interpréter les choses d’une manière qui ne l’affectera pas.

« Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils portent sur elle. » Dans cette proposition radicale, la liberté est intérieure, pas extérieure.

S’il vivait à notre époque, Épictète pourrait avoir des allures de gourou de la croissance personnelle. À ceci près qu’il ne prêcherait pas le « lâcher-prise » en huit étapes faciles et ne se répéterait pas à lui-même le mantra « crois en toi » ou « t’es capable ». L’outil du stoïcien est la raison, avec laquelle il dompte ses désirs, discipline ses actions et observe le monde tel qu’il est. Il ne porte pas de lunettes roses.

La vie d’Épictète fut traversée par l’adversité. Fils d’esclave, il est vendu à Rome, traité avec cruauté par son maître, qui fit de lui un boiteux, avant d’être affranchi. Il continue néanmoins à vivre dans le plus grand dénuement, habitant une masure sans porte et dormant sur une paillasse. Dans cette Rome de fin de siècle où le régime devient de plus en plus tyrannique, l’empereur en vient à chasser les philosophes de la cité, dont Épictète.

On dit pourtant qu’il vécut sereinement et les traces écrites de ses enseignements sont ponctuées d’élans de joie. Il fut libre et heureux dans une vie faite d’asservissement et d’adversité. La légende, car ce n’est pas prouvé, rapporte cette anecdote : alors que son maître lui tordait la jambe, il souriait et lui dit, sans émotion, « tu vas la casser » ; et quand la jambe cassa, il ajouta « ne te disais-je pas que tu allais la casser ? »

Ces enseignements entrent en collision avec bien des diktats de notre époque. On aspire à de plus gros salaires en s’endettant pour des biens matériels censés nous apporter bien-être et joie ; on truffe son fil Instagram de photos de voyage pour d’autres yeux ; on cherche la reconnaissance d’autrui dans son travail et bien d’autres objets miroitants. Toutes ces choses qui, nous dirait Épictète, sont hors de notre contrôle et font de nous leur esclave.

Le coronavirus fauche les comptes bancaires, les projets de voyage et les carrières, en nous jetant au passage entre quatre murs. Épictète et ses collègues stoïciens osent pourtant promettre un espace de liberté et de bonheur entre ceux-ci.