Après l’hiver, c’est toujours pareil : faut préparer la terre et la « civiliser » en sortant les roches qui ont poussé durant les mois froids. Une à une. De la taille d’un œuf à celle d’un cantaloup. À la main. Y a pas de miracle.

Marc Séguin Marc Séguin
Peintre, romancier et cinéaste

Année après année. Un jour, me suis dit : il n’y en aura plus. Elles seront toutes remontées. Que non. Elles sont infinies. Ça fait 17 ans que le potager est au même endroit. Parfois, je me dis que c’est comme l’imagination : sans fin.

Je les ramasse et les empile. Ça fait un beau paillis au pied des arbres.

Je reviens à la maison, de temps en temps, changer mes vêtements trempés par le travail. Entre les corvées de corps, il y a aussi celles de la tête. L’une repose l’autre et vice versa. J’ai profité de cette pause, hier, pour répondre à quelques questions de Félicie, 7 ans.

PHOTO CHAD HIPOLITO, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Vais aller me mettre la face au soleil et respirer », conclut Marc Séguin.

Je ne la connais pas, cette enfant. C’est pour un projet (un livre). Il n’y a pas de métaphore ici. Elle a posé des questions et je réponds (pour de vrai).

— Est-ce que tu aimes parler pendant que tu travailles ? (Au téléphone, mettons, ou avec des gens sur place.)

— Non, et même quand je ne travaille pas, je n’aime pas vraiment parler aux gens. Je préfère écouter. Ça fait plus de chemin.

— Est-ce que tu dessines mieux quand tu es dans ton atelier ou est-ce que tu dessines toujours aussi bien ?

— C’est toujours pareil. Si tu les aimes, mes dessins, je vais t’en donner un.

— Est-ce que tu fais le ménage, des fois ? Ou tu préfères le désordre et les taches de peinture partout ?

— Je préfère les taches de peinture partout. Tu devrais voir mes vêtements. Comme des arcs-en-ciel trash.

Et ainsi de suite. Une dizaine de questions. Après, je suis retourné travailler dehors. Coup d’œil aux tulipes et aux fraisiers, qui ont belle mine. Je regarde le ciel à venir, tente de deviner le temps qu’il fera cette semaine, et me dis que demain je vais semer les radis, les laitues, les betteraves. Il fait encore froid, mais provoquer le sort en duel m’apparaît comme une belle idée. En forçant un peu les choses, peut-être qu’il sortira du bon de ce geste et que le risque fera un peu de magie.

Les journées rallongent. On sent un début d’espoir social. On se réjouit un peu de la situation à travers la tristesse et la fatalité des aînés dans un monde qui voudrait tant oublier ses faiblesses.

Un jour, il y aura un vaccin et une euphorie de vivre qui durera, je l’espère, plus longtemps que cette crise.

On aura le sentiment d’avoir un peu gagné contre le sort. On aura retrouvé notre état naturel, qui se situe entre les horreurs et les beautés. On peut en faire une moyenne sans trop se tromper.

Félicie encore : 

— À quoi tu penses quand tu es dans ton atelier ? Juste à la peinture ou bien à d’autres choses ?

Presque juste à la peinture. Mais parfois, en mélangeant des couleurs, il m’arrive de regarder dehors en fixant le vide et de réfléchir à ce qu’on est. On se casse la tête pour trouver une et mille réponses à travers les pierres. S’en faire une image. Moi, je dis qu’on est un étrange mariage entre la science et le destin.

Vais aller me mettre la face au soleil et respirer.

Des remerciements

D’abord à vous, lecteurs, qui faites d’un journal un monde libre et d’idées. À François Cardinal, Marius Marin et leur équipe pour avoir permis cet espace et ces mots durant trois ans et demi. Je retourne aux affaires de terre et à mes patentes d’artiste.